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Bulletin en cours
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N°17

AVANT
Sagesses de la mémoire

Hommage à Jacques Chopineau


. Regard sur l'Avant
 Jacques Chopineau
 
 .
Le chemin de l'homme
 Jacques Chopineau

. Une histoire d'amitié
Pierre Lehnebach
 
. La vie de la lecture
Béatrice Bailleux

. Le garçon à la pie grièche
Anne Marie Reijnen
 
. Compagnon silencieux du dialogue
 Mohammed Jamouchi

 
. Jacques es-tu là ?
Mohammed Jamouchi

. En chemin avec le vagabond de Bosch
Chantal Humbert

. Mémoire après un génocide
Argan Aragon -Marcela Gerreda

. Peurs et promesses du passé
Camille Petit




  


 

 

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Conduire un projet commun dans un monde de différences
C. de Sainte Marie

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La réussite d’un projet collectif implique une volonté d’affronter, d’intégrer et de surmonter ses propres limites, celles des autres et celles imposées par l’environnement.

Paradoxalement, alors que les besoins, les manques et les inégalités de notre société réclament toujours plus de solidarité et de bienveillance, mener à bien une mission philanthropique constitue un réel défi dans un monde de différences et d’intérêts individuels.

Je vous propose d’illustrer notre réflexion à travers l’expérience de l’association Elevages sans frontières.

Si l’appellation « sans frontières » a le mérite d’annoncer clairement le rayonnement de notre action, la baptiser ainsi n’affirme pas qu’une simple ouverture géographique passant outre les fatalismes, immobilismes et individualismes. En se lançant dans une aventure humanitaire - synonyme ici d’altruiste et pas forcément d’urgence vitale - les initiateurs d’un projet de solidarité internationale affirment d’emblée une volonté de se frotter aux limites du savoir-faire et de la connaissance et de faire face à celles instaurées par les institutions, les tolérances culturelles, politiques ou religieuses.

Les porteurs de ce projet ont un but, jugé louable, utopique ou présomptueux selon les avis : faire le bien de celui qui est dans le besoin. Pourtant, la vocation d’une association comme Elevages sans frontières implique intrinsèquement de se confronter quotidiennement à de multiples limites, freins et barrières souvent plus infranchissables que les frontières géographiques ou politiques des pays et territoires.

Il nous faut tout d’abord réaliser qu’agir au service d’une cause solidaire engage autant ceux qui en prennent l’initiative que ceux qui en bénéficient. Elevages sans frontières adopte sur ce plan une approche volontariste :


• « Qui reçoit…donne » : exiger des autres pour mieux se dépasser

Elevages sans frontières s’est donné pour mission d’aider des familles rurales de pays en développement, principalement en Afrique et Europe de l’est, à acquérir une autonomie durable, alimentaire et économique grâce à l’élevage. La notion d’autonomie fixe déjà un objectif ambitieux puisque les populations aidées doivent commencer par combattre la malnutrition avant d’envisager une autonomie économique perçue à priori comme inaccessible. De surcroît, Elevages sans frontières ne se contente pas de vouloir aider pour longtemps mais aussi de multiplier les bénéficiaires à l’infini. Comment ? En demandant à toute famille qui reçoit des animaux de s’engager à transmettre par la suite autant d’animaux reçus à d’autres familles : c’est le principe « Qui reçoit… donne ». Nous imposons aux bénéficiaires de franchir eux aussi une frontière, celle de la cellule familiale, pour aider les autres familles à leur tour. La pauvreté ne doit ainsi pas constituer une limite à la solidarité locale ; l’aide procurée à chacun  devient le catalyseur d’une dynamique générale. Les futurs bénéficiaires ont ainsi les cartes en main dès le départ : Nous mobilisons notre énergie et nos compétences pour améliorer votre sort, à vous d’amplifier l’impact de cette action sans créer de nouvelles inégalités.

Assister inconditionnellement ces populations reviendrait à attribuer implicitement au foyer familial des limites infranchissables, ce qui serait dommage : nous observons en effet que cette entraide imposée, souvent marquée spontanément par des cérémonies festives au sein des villages, du Kosovo au Sénégal en passant par le Maroc, est vécue par les familles avec fierté comme une chance d’être acteurs du développement et porteurs d’une responsabilité collective.  Notre démarche consiste à agir non pas pour mais avec les familles dans l’intérêt de toujours plus de personnes.

Toutefois, ce principe multiplicateur optimise l’impact de l’action mais ne garantit en rien la réussite du projet et le mieux-être des familles.



S’imprégner des différences pour adapter son aide plutôt qu’ « apporter » une solution

Il n’est pas question d’imposer aux bénéficiaires, par notre bonne volonté et nos connaissances de l’élevage,  un module universel applicable dans tout pays compilant expériences individuelles, données techniques, moyens financiers et planification des tâches. Notre efficacité dépend de la qualité de l’aide et des méthodes choisies mais aussi de la perception des bénéficiaires et de l’usage qu’ils feront de cette aide.  Nous abordons alors des limites plus complexes que le manque de savoir-faire, les contraintes climatiques, le manque de temps ou de financements : notre aptitude à connaître l’autre et à s’identifier à lui est déterminante.

Pour savoir vraiment qui nous aidons et où nous travaillons, nous devons connaître la culture, la mentalité et les traditions locales  pour répondre à des questions telles que : De quoi se nourrissent-ils principalement ?et est-ce choisi ou subi ? Quels sont les rôles de l’homme et de la femme dans le foyer ? Quelle part du quotidien est vécue collectivement ou au sein de la cellule familiale ? Quels savoir-faire ont-ils été amenés à maîtriser ? Quelle est la place des rites religieux?.... Pour favoriser cette adaptation, Elevages sans frontières a choisi d’implanter dans les pays des antennes constituées de personnel du pays. Possédant le « savoir local », un coordinateur béninois par exemple apparaît ainsi comme le garant de la pertinence des projets vis-à-vis du terrain d’implantation et bénéficie d’une légitimité aux yeux des villageois car considéré comme plus apte à analyser leurs attentes et à proposer des solutions adaptées qu’un expatrié. Nous restons ainsi cohérents avec la prise en main du développement par des acteurs nationaux. Reconnaissons objectivement que cette approche comporte aussi d’autres avantages indépendants des populations aidées : cette organisation favorise les financements des bailleurs publics de plus en plus disposés à soutenir en priorité des programmes d’ONG du Nord s’ils sont menés par des partenaires du Sud ; elle constitue aussi un atout auprès du public qui perçoit favorablement cette responsabilisation locale ; elle permet également des économies de fonctionnement  grâce à une réduction des voyages et des rémunérations locales en moyenne beaucoup moins élevées.


• Les coordinateurs locaux : un pont vers les bénéficiaires

Choisir de travailler avec des coordinateurs locaux génère toutefois d’autres inconvénients car cela déplace les freins relationnels : l’interlocuteur, l’autre avec ses différences, n’est plus le bénéficiaire mais le salarié local. On peut alors se questionner sur la neutralité du personnel national susceptible d’être influencé par ses origines ethniques ou son expérience personnelle. Il faut également prendre conscience de la dépendance réciproque que l’on crée à distance entre les équipes ici et là-bas ; la taille encore petite de notre structure (7 en France et 16 dans les pays) facilite sur ce point la diffusion des informations et les processus de décisions.

Il nous faut aussi prendre en compte l’écart des moyens techniques qui peut exister entre le siège en France et une antenne togolaise par exemple confrontée à des interruptions de connexion à internet, des coupures d’électricité ou un accès aux villages rendu difficile par l’état des routes. La communication à distance, en particulier par messagerie, facilite considérablement les échanges mais peut aussi entraîner des malentendus, obligeant à une grande précision et à un choix réfléchi des mots et de la mise en forme. La notion différente du temps, perçu et géré différemment  selon les cultures, est aussi primordiale : les sociétés occidentales ont tendance à agir selon un temps monochrone[1] lors que d’autres sociétés comme celles d’Afrique sont plus dans un temps polychrone.

Dès que possible n’évoque pas la même urgence au Maroc, Bénin ou en France. Même si nous cherchons à influer sur le rythme de l’autre, nous devons le respecter et apprendre à l’intégrer dans le programme de travail.

Elevages sans frontières, par son approche intégrée et non expatriée, considère que le manque de connaissance de l’autre dans son métier est moins excusable qu’une erreur de jugement.

Les différences culturelles, intervenant dans nos relations avec les bénéficiaires comme avec les équipes locales, nous amènent avec l’expérience à envisager et à accepter des impacts différents de ceux que nous imaginions au départ. En distribuant des chèvres laitières dans un premier village du Togo en 2003, notre objectif était d’enrichir l’alimentation familiale grâce au lait et de développer par la suite une activité lucrative par la vente de lait et de fromage. En constatant que plusieurs éleveurs laissaient les chevreaux téter leur mère bien plus longtemps que prévu, retardant le sevrage et limitant le volume de lait à consommer par la famille, nous avons réalisé que le principal bienfait de l’élevage valorisé par les intéressés était la fertilisation des terres avec l’engrais animal.  Interrogeons-nous alors sur ce qui est essentiel pour l’évaluation du résultat : atteindre les objectifs que nous avions fixés ou le mieux être des familles ? Les propos du Président d’Elevages sans frontières répondent à cette interrogation. L’important dans l’aide aux pays ce n’est pas le savoir-faire français qui va arriver là-bas, c’est l’aide au développement par le savoir local.»
 

• Sachons aussi repousser les limites

Toutes ces explications tendraient à conclure que l’association doit se contenter de s’adapter à ces différences en se les appropriant. Pourtant, quitte à franchir les frontières pour aider les autres, nous pouvons aussi avoir un rôle de moteur en repoussant les limites que s’imposent parfois inconsciemment les communautés aidées. Ainsi, la création d’une ferme caprine pour nourrir les enfants d’une école au Togo a débouché sur une dynamique de développement poursuivie bien au –delà de l’activité d’élevage. La préparation en amont du projet a impliqué de creuser un puits à pompe, entraînant l’organisation de l’irrigation de champs voisins. Cette ferme a permis d’envisager l’opportunité de construire une cantine scolaire. L’équipe locale a fédéré les familles, les à incitées à s’approprier ces nouveaux projets sortant du champ d’intervention spécifique d’Elevages sans frontières. La construction, l’équipement, la logistique de cette cantine ont fait l’objet de réunions et d’échange entre toutes les familles, favorisant une synergie et une dynamique collective. Dans leur émulation collective, les familles en sont même arrivées à imaginer l’électrification du village comme un projet accessible dans un avenir pas si lointain, perspective inconcevable peu de temps auparavant.

En plus d’avoir procuré des animaux, des connaissances pratiques, des moyens techniques et financiers, nous avons catalysé les énergies et laissé ainsi une empreinte durable. Cet impact ne peut être taxé de colonialisme moderne puisqu’à ce stade nous nous désengageons du processus et laissons le village développer lui-même sa démarche de développement. Nous pouvons alors parler de réel succès si les familles se mettent à exprimer précisément leurs besoins et leurs souhaits pour aller de l’avant, c’est la preuve que leur projet collectif voit le jour et que la prise en main de leur avenir ne laisse plus de place au renoncement. Nous avons alors ouvert une porte vers tous les possibles.


Notre mission n’est-elle donc pas finalement d’aider les autres en valorisant les différences et non malgré elles ?


Christine de Sainte Marie
Responsable de la Communication d’Elevages sans frontières






[1]« Le temps monochrome est celui où l’on ne fait qu’une chose à la fois. Le temps polychrone, usuel dans les pays latins et au Moyen-Orient, est celui où l’on mène de front plusieurs activités, ce qui correspondrait à une sorte de priorité de l’implication purement humaine, plus importante que les plans et les schémas ».

SAUQUET Michel L’intelligence de l’autre Prendre en compte les différences culturelles dans un monde à gérer en commun.



 

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