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Avec Jacques, la vie de la lecture
Béatrice Bailleux
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1969. Jacques débarquait à Bruxelles, à la fac de théologie protestante, en charge des cours d’hébreu et d’ancien testament.

Le courant passe bien entre Pierre et lui. Jacques devient un ami, un habitué de la maison. Parfois pour des séjours plus ou moins prolongés selon que l’état de son dos exigeait l’alitement complet. De la cuisine, je l’entendais psalmodier en hébreu ou en arabe.

Nos discussions à trois se prolongeaient souvent tard dans la nuit. Nous étions fourbus et heureux.

Jacques évoquait son enfance à Fontainebleau, la forêt, les oiseaux dont il identifiait le chant avec émerveillement, ses études à Strasbourg, les profs, alors il prenait l’accent alsacien, ses séjours en Amérique latine, des rencontres avec des gens parfois très simples et sages comme ce couple âgé dont le seuil de la modeste maison mentionnait : «  Nous n’avons pas ici-bas de demeure permanente » (Hé. 13, 14).

Avec beaucoup d’humour, Jacques racontait des blagues (juives), des anecdotes, avec l’accent yiddish. Il nous lisait des extraits de ce qu’il appelait son « épopée » qu’il s’amusait énormément à écrire dans un style très rabelaisien. Sans doute certains matériaux ont-ils été repris dans « Les amis de l’Aquarius ».

Indigné, courroucé, véhément, il l’était à l’égard des traductions de textes bibliques erronées qui induisent des contre sens toxiques, Tout comme la lecture littérale, dévoyée, qui, quand elle s’impose, s’avère mortifère. Une erreur ancienne, reproduite à l’envi par les traductions et les commentaires n’est jamais qu’une ancienne erreur avec toujours de funestes conséquences sur la piété, l’éthique, et donc les relations et les comportements sociaux. Les exemples sont nombreux. Cela devient, au fil du temps, de la doctrine, et puis des traditions qui ne reposent en rien sur le texte biblique. Que de générations affectées par cette gangrène.

 

Ses connaissances étendues dans de multiples domaines, Jacques les devait bien sûr à sa profonde intelligence, mais aussi à sa prodigieuse capacité de travail et à celle de pouvoir stocker durablement les informations dans sa mémoire.

Il était savant, tout simplement, conscient de ses qualités mais nullement imbu de lui-même.

Sa parfaite connaissance de l’hébreu lui permettait de dévoiler le(s) sens d’un texte, de le restituer dans son authenticité. Il disait que tout ce qui est essentiel peut être communiqué en termes simples, quoique simplicité ne soit pas synonyme de facilité.

Dans cette grande bibliothèque qu’est la bible, Jacques affectionnait particulièrement les trois premiers chapitres de la Genèse, les plus ésotériques de tous, disait-il, avec aussi les nombres de la fin chez le prophète Daniel.

La bible recèle une grande cohérence symbolique. Les anciens n’étaient certes pas des naïfs et le langage des nombres n’est pas fortuit. Leur lecture est éclairante, éloquente. Jacques jonglait de façon jubilatoire avec ce symbolisme numérique très élaboré et cet autre niveau de lecture débouchait sur des interprétations passionnantes.

D’un même texte, on peut tirer d’inépuisables lectures dont la saveur ne cesse de nourrir nôtre spiritualité. Les histoires de la bible racontent notre histoire parce que le langage du mythe concerne notre actualité tout comme nos racines les plus profondes.

Jacques critiquait virulemment notre société consumériste, détournée de l’essentiel, où règnent les idoles de toujours : Baal, Mammon, César. Il était intarissable concernant la construction d’une Europe fondée sur des accords purement économiques, l’efficacité commerciale, les performances, la compétition, alors que l’important réside dans la rencontre entre les peuples. « Le riche et le pauvre se rencontrent. C’est le Seigneur qui les a faits tous les deux. » (Prov. 22,2).

Jacques était cosmopolite. Ses voyages, son immersion dans d’autres cultures, son accueil de la différence lui permettaient de dépasser les cloisonnements restrictifs. Quand il habitait Schaerbeek, il aimait discuter en arabe avec l’épicier du quartier. Il abattait les murs et construisait des ponts.

Jacques laisse un souvenir prégnant au sein de l’Eglise réformée de l’alliance dont il était membre et où il montait régulièrement en chaire. De même sont inoubliables ses conférences dans les cadre des Rencontres Pluralistes où des personnes de tous bords l’écoutaient avec avidité. Jacques avait l’art de mettre sa grande érudition à la portée de tous avec beaucoup d’aisance.

Pierre a édité « le promeneur et la boussole » ainsi que « lire la Bible » (tous deux épuisés) mais on peut encore trouver de nombreux articles de Jacques sur le site Profils de libertés. www.prolib.net

Ces dernières années, Jacques a beaucoup voyagé immobile, dans sa tête, ou sur internet.

Bernard Pivot a dit « C’est chiant de vieillir ». Jacques, lui aimait citer sa grand-mère : « C’est beau d’être jeune ».

La voix de Jacques s’est tue, mais elle continue de vibrer dans nos mémoires. Lui, il a vraiment fait valoir ses talents. Son existence a profondément contribué à enrichir l’humanité.

 

Béatrice Bailleux