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Bulletin en cours
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N°17

AVANT
Sagesses de la mémoire

Hommage à Jacques Chopineau


. Regard sur l'Avant
 Jacques Chopineau
 
 .
Le chemin de l'homme
 Jacques Chopineau

. Une histoire d'amitié
Pierre Lehnebach
 
. La vie de la lecture
Béatrice Bailleux

. Le garçon à la pie grièche
Anne Marie Reijnen
 
. Compagnon silencieux du dialogue
 Mohammed Jamouchi

 
. Jacques es-tu là ?
Mohammed Jamouchi

. En chemin avec le vagabond de Bosch
Chantal Humbert

. Mémoire après un génocide
Argan Aragon -Marcela Gerreda

. Peurs et promesses du passé
Camille Petit




  


 

 

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Tradition et Mémoire - Peurs et promesses du passé
Camille Petit

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Faut-il voir dans la tradition une menace de fixité ou d’enlisement ? Une tradition qui serait pure répétition sans remise en cause, sans confrontations aux modifications apportées au mode social, ni aux moyens nouveaux, serait seulement un frein à la vie qui est mouvement et changement. Il serait urgent de s’en affranchir et par là même affirmer un renouveau inventif et créateur. Mais qu’en serait-il du passé d’où nous tirons expériences et peut-être même espérances ?

Ecoutons Hannah Arendt :

"La disparition indéniable de la tradition dans le monde moderne n’implique pas du tout un oubli du passé, car la tradition et le passé ne sont pas la même chose, contrairement à ce que voudraient nous faire croire ceux qui croient en la tradition d’un côté, et ceux qui croient au progrès de l’autre – et le fait que les premiers déplorent cette disparition, tandis que les derniers s’en félicitent, ne change rien à l’affaire. »

Par ces lignes  autour desquelles se noue sa réflexion sur la crise de l’autorité, nous sommes invités à dissocier tradition et passé. Avec la mise à distance de la tradition, nos relations avec le passé sont mises en question, mais pas écartées. 

Poursuivons la lecture :

 « Avec la tradition, nous avons perdu notre solide fil conducteur dans les vastes domaines du passé. Il se pourrait qu’aujourd’hui seulement le passé s’ouvrît à nous avec une fraicheur inattendue et nous dît des choses pour lesquelles encore personne n’a eu d’oreilles. Mais on ne peut nier que la disparition d’une tradition solidement ancrée (survenue, quant à la solidité, il y a plusieurs siècles) ait mis en péril toute la dimension du passé. Nous sommes un danger d’oubli et un tel oubli – abstraction faite des richesses qu’il pourrait nous faire perdre – signifierait humainement que nous nous priverions d’une dimension, la dimension de la profondeur de l’existence humaine. Car la mémoire et la profondeur sont la même chose, ou plutôt la profondeur ne peut être atteinte par l’homme autrement que par le souvenir." Hannah Arendt, Qu’est-ce que l’autorité, in La Crise de la culture (Folio Gallimard, 2000), pp. 124-125

Si la tradition permet l’ancrage de l’autorité par ce qu’elle transcende les affirmations et revendications, permet la cohésion entre les principes et l’action, elle fige tout autant l’expression et la souplesse. En ce sens, l’écarter permet l’ouverture à « une fraîcheur inattendue ». Mais saurons- nous rester attentifs au savoir et à la richesse du passé si le lien se distend avec la source, c’est cela que l’auteur nous invite à interroger  dans sa réflexion sur la crise que nous traversons lorsque la trinité -tradition, religion, autorité - se délite.

Car nous avons besoin du passé. Sans lui, nous n’avons ni possibilité de rencontre, ni fondement. Si la transmission de la tradition est mise en faillite, il nous revient de faire appel à cette autre force irriguante qu’est la mémoire. Or, comparée à la reconnaissance ou imposition de la tradition, la démarche de la mémoire, même si elle devient un facteur de reconnaissance, même si elle permet la reconstitution de communautés, fait appel à des liens qui ne sauront en définitive être respectés que si ils sont acceptés comme des liens personnels.  

Nommer et penser le passé, c’est le reprendre à son compte, en faire une planche d’appui et non plus un fait subi. S’engager pour le passé, est une force d’appel pour l’avenir mais il faut pour cela que puisse être reconnu, comme étant son propre, ce que l’on n’a pas soi-même agi, ni choisi.

Souvenons- nous de l’interpellation de Nietzsche : […] « qu’au lieu de dire : « C’est du passé, c’est un fait », on dise : « C’est ce que j’ai voulu » - voilà ce que j’appellerais la rédemption. »

Niezsche. Ainsi parlait Zarathoustra. 2° partie. De la Rédemption -Tr. Geneviève Bianquis. Aubier- 1968

 

Pareille  dynamique ne peut éviter la contestation. La remise en œuvre des savoirs du passé est critique et parfois condamnation, même en dialogue intérieur. Que les mouvements de restauration du passé dans l’image personnelle ou en réception par les « autres », repentance et pardon, soient les mouvements fondateurs de religions n’a rien pour surprendre. Ce sont les chemins vers une unité retrouvée : réconciliation avec le moi intérieur, réhabilitation au sein de la communauté.

 La réaffirmation du passé n’est pas seulement l’élimination de la pesanteur, des zones noires de la nécessité, des contraintes ou des vains remords, autant de poids dans la démarche de l’individu. Elle est la reconnaissance du lien profond qui nous permet d’exister ensemble. La mémoire rétablie inclue les possibilités de remises en cause, de conversion ou retournement.

Souvenons-nous des incessantes interrogations de Socrate. Les interpellations  de ses différents interlocuteurs n’ont jamais été que l’extériorisation de la recherche d’une vérité qui ne puisse être mise en échec. Le monde des idées, incontestable et qui subsiste quelques soient les imperfections de la réalité, est un monde que l’on ne rejoint qu’au prix de l’affranchissement successif de tout désir et illusion, de toutes les incertitudes du monde sensible. Faudrait-il privilégier  un monde fixe qui maintient l’unité, à un constant rappel de la mémoire qui restaure plus qu’elle ne maintient et se confronte à de nouvelles formes d’expression en se renouvelant elle-même ?

 

Un autre exemple de l’introduction d’une dynamique qui tout à la fois ouvre à la nouveauté et reste à l’écoute du passé est ce que nous trouvons dans l’étude des textes fondateurs. Relecture, confrontation et interprétation.

 

Car la lecture véritable est une interprétation puisque des forces nouvelles ne cessent de s’approprier ce qui est écrit pour permettre que la vie y soit toujours présente. C’est ainsi que Marc Alain Ouaknine présente la Kabbale, transmission s’il en est, comme culture, comme force de renouvellement et d’interprétation :  « «  Culture » ne désigne rien d’autre : l’auto transformation de la vie, le mouvement par lequel elle ne cesse de se modifier elle-même afin de parvenir à des formes de réalisation et d’accomplissement plus hautes afin de s’accroître, de s’auto-transformer et de s’accomplir ; une culture qui ne poursuit pas ce mouvement de création, d’élévation et de perfectionnement, même si elle peut se considérer elle-même comme ayant atteint un très haut niveau, entre dans l’univers de la barbarie. Une culture qui ne se renouvelle pas est une culture barbare. » (M.A.  Ouaknine, Mystères de la Kabbale, p. 75)

 

Selon une expression du même auteur, «  L’interprétation est la patience du sens. Il faut savoir renoncer à la rage de vouloir conclure. L’impatience, c’est l’idolâtrie ! vouloir tout de suite, c’est vouloir un être figé. « Dieu tout de suite », Dieu pétrifié, Dieu mort : veau d’or ! ».  

Une lecture juste invite à avoir patience et à s’ouvrir à un déploiement de sens sans pour autant quitter l’attention à la rigueur du texte.

 

C’est dans cette perspective de mémoire et d’interprétation que la quête de l’unité se maintient et nous maintient en écoute.                                                       

 

 
Camille Petit

 

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