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Bulletin en cours
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N°17

AVANT
Sagesses de la mémoire

Hommage à Jacques Chopineau


. Regard sur l'Avant
 Jacques Chopineau
 
 .
Le chemin de l'homme
 Jacques Chopineau

. Une histoire d'amitié
Pierre Lehnebach
 
. La vie de la lecture
Béatrice Bailleux

. Le garçon à la pie grièche
Anne Marie Reijnen
 
. Compagnon silencieux du dialogue
 Mohammed Jamouchi

 
. Jacques es-tu là ?
Mohammed Jamouchi

. En chemin avec le vagabond de Bosch
Chantal Humbert

. Mémoire après un génocide
Argan Aragon -Marcela Gerreda

. Peurs et promesses du passé
Camille Petit




  


 

 

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Economie et prophétisme
J.B. de Foucauld 
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 Parler du prophétisme et de son rapport avec l’économie, pour un économiste, ce n’est pas évident : les deux notions semblent s’exclure mutuellement. Tentons cependant de mettre les deux termes en relation.

Il convient d’abord de s’interroger sur la notion de prophétisme. Le prophétisme, ce n’est pas un fondamentalisme. C’est important de le dire, car le fondamentalisme peut donner, à tort, par son ton, par son attitude, l’impression fallacieuse du prophétisme. Le prophétisme, tel que nous le comprenons à partir de la Bible, ce n’est pas non plus une idéologie, car le prophétisme est fort divers en ses formes, avec cependant des constantes. Ce n’est pas non plus un populisme.
Il est important de faire ces distinctions. Le prophète se trouve presque toujours dans une situation paradoxale : il est à la fois seul et, en même temps, il est avec le peuple. Plus avec le peuple que le peuple ne le croit. Le prophète se situe dans un double mouvement : Une rupture et une promesse. Un mouvement de refus, de résistance, de dénonciation, car le prophétisme part toujours d’une rupture avec quelque chose. Et une promesse. Promesse de quelque chose d’autre. Promesse que quelque chose est possible, que quelque chose va advenir. Promesse que tout n’est pas trivial, qu’il y a, ailleurs, une Source qui parle. Cette double attitude du prophète propulse l’action, provoque l’action mais ne définit pas l’action. Le prophète laisse les acteurs inventer l’action ; il met en mouvement, mais il ne dit pas le chemin. Abraham, premier prophète, part, mais il ne sait pas où il va. De ce fait, le prophétisme expose à un certain danger. On peut se tromper. Il y a des faux prophètes. Donc on ne peut pas s’ériger en prophète. Le prophétisme ne se décrète pas. C’est une inspiration, une visitation, un appel, auquel on résiste plus ou moins. On peut résister à l’appel. Je me souviens de l’Abbé Pierre me disant « je ne sais si j’ai fait ce que je devais, mais en tout cas je ne me suis pas dérobé ». Le prophète sent que ça va être dur, qu’il va en baver ; son problème, c’est de ne pas se dérober, et c’est une lutte.
 

•  Quels prophétismes existent ou cherchent à exister aujourd’hui ?

Il y a un besoin évident de prophétisme aujourd’hui. Tout le monde le ressent, comme une nostalgie. La théologie de la libération a représenté une certaine forme de prophétisme. Nous n’en avons pas trouvé la transposition dans les pays riches, qui serait une théologie de la libération de l’exclusion. La construction de l’Europe contient potentiellement un certain prophétisme, elle l’exprimait bien au départ, son problème est de maintenir le feu en l’état. Un prophétisme se cherche autour du développement humain, de l’écologie, peut être de l’alter mondialisme. Il y a du prophétisme dans l’action de l’Eglise et du Pape, à certains moments, avec ces phrases fortes qui ont sonné de façon prophétique. La chute du communisme et la résistance des Refuzniks ont exprimé cela. Mais c’est vrai que le prophétisme trouve difficilement sa place dans un monde qui est dominé par des procédures, par des grandes mécaniques économiques. L’optimum social est organisé sur l’idée qu’il suffit que chacun poursuive son intérêt personnel dans le cadre de règles du jeu stables. Si tout le monde les respecte, le jeu des intérêts produit du bien être collectif.
Telle est l’idée de base du marché. Il peut d’ailleurs y avoir un certain prophétisme du marché, comme machine à créer du mieux-être collectif : Après tout, le marché constitue une forme d’expression de la nature et la nature est créée par Dieu. Certains parlent parfois du marché avec des accents presque prophétiques. Non sans une certaine naïveté, car c’est un prophétisme mécanique, anonyme, impersonnel, et non lié à la promesse d’une personne. Cela mériterait en tous cas d’être discuté.

Plutôt que de dire ce que devrait être un prophétisme aujourd’hui, je voudrais essayer de voir comment on peut construire des projets. Des projets qui permettent à des individus de se reconnaître dans un collectif, et des projets qui aient du sens. La grille d’analyse que je propose est la suivante [1] : Les projets efficaces, qui ont du sens, sont ceux qui unissent trois cultures, une culture de la résistance, une culture de la régulation et une culture de l’utopie. Ces trois cultures sont agrégées par les idéologies. Il ne s’agit pas de reconstruire des idéologies, elles ont fait trop de mal. Mais les ingrédients des idéologies, ces trois cultures, sont à la fois différentes et complémentaires, il faut arriver à les faire tenir debout et à les faire fonctionner ensemble en comprenant qu’elles ont chacune leur logique et leurs limites.
 
 
Quelles sont les logiques, les limites de chacune de ces cultures ?

La culture de la résistance a pour mérite de dévoiler que l’injustice, que le non-sens ne sont pas fatals. C’est une culture qui est portée par des tempéraments en général assez violents qui ont tendance à ne voir qu’une partie de la réalité et qui manquent du sens de la responsabilité globale ; Ils ne se donnent que des responsabilités particulières, et ont donc à affronter un gros problème de discernement, car il faut résister à bon escient. Il faut parfois ne pas résister là où on résiste par conservatisme, par paresse ou par égoïsme, et quelque fois il faut résister alors que l’on a pas envie de résister, car c’est plus facile de laisser faire.

De ce fait cette culture de la résistance a besoin de trouver à côté d’elle une culture de la régulation, qui se préoccupe de l’ensemble de la collectivité, qui vise à améliorer progressivement les règles du jeu social, règles qui ne sont jamais parfaites, qui sont des compromis jamais totalement satisfaisants, mais qui sont la base de la vie en société. Cette culture de régulation est fondamentale pour une société qui, sans elle, sombre dans la barbarie et dans la guerre de tous contre tous. Elle a, elle aussi, ses partisans. Elle intéresse certains des tempéraments plutôt que d’autres, et elle a ses limites. Elle intéresse les fonctionnaires, les gens qui sont au pouvoir, qui sont conscients des difficultés, qui sont donc très prudents, car les erreurs qui se produisent dans cette culture-là ont des effets dramatiques. Une erreur dans une action de résistance ça n’est pas trop grave car elle se dilue dans le tout social. Une erreur collective en revanche peut avoir des effets dramatiques car sa portée est plus ample, et parce qu’elle n’a pas de contrepoids régulateur…. Mais c’est une culture portée souvent par des gens trop prudents, qui n’aiment pas être critiqués par les « résistants » qui les dérangent et qui n’aiment pas non plus être tirés en avant par les utopistes qui les bousculent.

La culture de l’utopie, pour sa part, a mauvaise presse aujourd’hui, car elle a échoué ; elle n’a pas tenu ses promesses ; et pourtant elle est fondamentale, car elle exprime un désir de transcendance. C’est la dimension politique du désir de transcendance. Le problème est que l’utopie peut prendre différentes formes, non pas une seule forme. Le marxisme a accrédité l’idée d’une forme unique d’utopie ; mais il y a plusieurs formes possibles d’utopie. L’utopie peut être macro sociale. La démocratie réalisée, authentique est une utopie. Il y a des formes plus limitées de l’utopie : un monastère est une utopie, une association, une fondation expriment une certaine utopie. Le double changement de regard à opérer, c’est d’admettre que l’utopie prend des formes diversifiées d’une part, et que, d’autre part, elle ne peut pas se mettre en place sous l’effet de la contrainte, mais par la conviction, par l’exemple, et par l’entraînement mutuel. Dès que l’utopie commence à vouloir agir par la contrainte, par se mettre au-dessus de la démocratie, elle tourne au cauchemar ; les tempéraments utopiques n’aiment pas la culture de la régulation qui les énerve beaucoup car cela les oblige à devenir réalistes. Ainsi, les alter mondialistes, dès que l’on commence à entrer dans le débat concret de ce que l’on pourrait faire, commencent à être très embêtés, car ils sont confrontés à des moyens lourds, très compliqués à mettre en œuvre et qui mettront du temps à agir.

Pourtant, c’est l’assemblage de ces trois cultures qui fait des projets de développement humain. Cette grille d’analyse a le mérite de fonctionner à plusieurs niveaux à la fois. Elle permet d’évaluer sa situation personnelle, car il n’est pas sans intérêt de se demander à quoi on résiste dans sa vie, ce que l’on cherche à réguler autour de soi ou en soi, et l’utopie que chacun poursuit. Cela fonctionne aussi pour un projet associatif, qui contient presque toujours ces trois dimensions.
L’Europe, pour sa part, est à la fois résistance, régulation, et utopie. Et l’on pourrait multiplier les exemples. Ce sont enfin trois cultures profondément inscrites dans l’Evangile, dont l’identification permet d’éclairer ses contradictions apparentes. Dans l’Evangile, on trouve à la fois une culture de la résistance, une culture de la radicalité, de l’utopie, de l’exigence, et aussi une culture du compromis, de la compréhension, et de la régulation : il faut faire coexister la parabole des talents, qui va dans le sens d’une régulation productiviste, et les sentences relatives aux oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moissonnent, qui mettent le primat sur la contemplation. L’homme chemine dans les intervalles de ces cultures à la fois opposées et complémentaires.
 
 
A quoi devons-nous résister aujourd’hui ?

A l’idée que l’abondance matérielle illimitée pour tous va résoudre nos problèmes. L’utopie implicite de nos sociétés est qu’on va pouvoir développer l’abondance matérielle pour tous et que tout ira bien. Un des problèmes fondamentaux d’aujourd’hui est qu’un décalage s’est produit entre les désirs humains qui sont stimulés de tous côtés et les moyens de les satisfaire qui vont moins vite et sont de moins en moins à la hauteur. Cela crée un déficit majeur dans nos sociétés, avec des désirs qui sont lancés à pleine vitesse et une offre qui n’arrive pas à suivre, que ce soit à la fois sous l’aspect psychologique, ou sous l’aspect économique de la baisse de la productivité du travail dans les pays riches. Le monde qui ne se développe pas, qui voit ses désirs stimulés par la mondialisation et qui sait que les autres vivent mieux, comme dans nos pays riches, les gens au chômage ou même avec un simple salaire minimum dans les villes, sont en situation de conflit latent avec la société. Ceci est nouveau parce que pendant toute la montée en puissance de la société industrielle, l’offre a précédé la demande. Dans un monde plutôt habitué à la rareté, l’arrivée de nouveaux produits que personne ne demandait a constitué une bonne surprise, et ce fût les trente glorieuses. Et maintenant il y a des mauvaises surprises. Un jeune aujourd’hui a plein de désirs, il a besoin de dépenser beaucoup d’argent et il n’a pas cet argent. La détention d’un téléphone mobile est, à cet égard, emblématique. C’est un appareil qui coûte très cher. Il est devenu essentiel : les jeunes ne se voient pas sans un téléphone mobile, mais ils ne peuvent pas le payer.

Pour quelles régulations se batte ? L’objectif premier serait de réaliser les « objectifs du millénaire » et, pour cela notamment, d’organiser mieux le Monde et l’Europe, afin que toute une série de déséquilibres soient résorbés progressivement.
 

• Quelle est l’utopie ?
 
Il y a plusieurs façons d’en parler.

Je crois d’abord que notre utopie c’est la réalisation effective de la démocratie, d’une démocratie exigeante, pas d’une démocratie de procédures où les individus sont juxtaposés les uns à côtés des autres, mais d’une démocratie dans laquelle chacun se voit reconnaître sa dignité. Où chacun peut donner le meilleur de lui-même. Voilà une définition ambitieuse de la démocratie, conforme à son essence profonde : la démocratie, c’est le régime dans lequel on s’organise pour que chacun puisse donner le meilleur de lui-même, pour qu’aucune faculté d’aucun individu ne soit laissée en jachère. C’est une utopie, pas irréaliste, mais qui ne peut atteindre ses résultats que de manière asymptotique. Nous devons développer cette vision exigeante, transcendante, spirituelle de la démocratie. C’est le rôle du christianisme aujourd’hui que de présenter une vision élevée de la démocratie. C’est ce que le marxisme a essayé de faire et qu’il a complètement raté. Il faut reprendre ce flambeau-là. C’est une conception possible aujourd’hui de l’utopie. Un prophétisme peut-être….

Cela conduit, en second lieu, a travailler sur la notion de richesse. C’est un peu, la même chose. Il faut désormais aller au-delà des « indicateurs de développement humain ». La richesse est à la fois matérielle, relationnelle et spirituelle. La richesse matérielle ne donne pas les deux autres richesses. On ne peut avoir les trois en même temps. Il faut donc s’organiser pour que chacun trouve son équilibre. On ne doit pas sacrifier la richesse relationnelle à la richesse matérielle, pas plus que la richesse spirituelle à la richesse matérielle ou même relationnelle ; donc il y a lieu de construire une notion de richesse qui soit plus large, qui déborde la vision étroitement économique et monétaire afin d’être en définitive plus humaine. Sans parler du problème écologique, de la nature, de l’environnement. Nous avons besoin d’un concept dans lequel ne soit pas perdue de vue l’idée d’abondance, qui est aussi une idée spirituelle à condition que ce soit une idée régulée, tout en faisant justice au besoin de frugalité, afin d’éviter de faire exploser la planète, et afin de partager entre les plus riches et les plus pauvres. Comment concilier ces deux idées ? L’abondance, une belle idée qu’il faut préserver, mais relativiser, diversifier, abondance donc autant spirituelle que matérielle, et autant relationnelle que matérielle. Et la frugalité, nécessaire, mais qui doit être le plus possible choisie, pensée, acceptée, intériorisée, source de richesse elle aussi en somme. D’où le concept d’abondance frugale. Ce pourrait être une sorte d’utopie à partir de laquelle on pourrait essayer de bâtir une vision de la société qui soit à même de résoudre les défis de ce temps, tout en étant compatible avec une économie de marché. Une utopie, qui ne soit pas totalitaire et qui renvoie largement à la responsabilité individuelle. Une utopie qui permettrait de diffuser ce qui est profondément inscrit dans l’évangile, une culture de la résistance au mal-développement actuel, une culture de la valorisation de la radicalité, mais aussi une culture de la progressivité, de la gradualité, de la compréhension à l’égard du compromis, culture qui se trouve aussi dans l’évangile, mais on ne saurait se contenter. En somme, un chemin vers une radicalité en fonction des capacités.

Cela permettrait de jeter les bases d’une culture politique qui serait ouverte sur le prophétisme. Dans ce contexte, le message évangélique, le message chrétien, le message de l’Eglise aurait beaucoup à dire, à condition de retrouver une certaine crédibilité dans sa présentation, à condition de réussir à redonner une description entraînante et plausible, bien que par nature temporaire, du plan divin. Où en sommes-nous aujourd’hui, compte-tenu de l’évolution historique de ce que nous pouvons imaginer être le plan divin ? Il faudrait arriver à retrouver le lien entre le message de l’Eglise, l’autonomie de l’individu qui s’est développée en dehors de l’église et tout ce que nous dit la grande saga scientifique, pour arriver à trouver, comme Teilhard de Chardin avait su le faire, un repositionnement valable dans une description de ce que nous pouvons maintenant imaginer être le plan divin. La réconciliation du mytos et du logos. Mais le logos ne se réduit pas uniquement à la science expérimentale, à la technique. Il y a aussi le grand Logos, l’interprétation symbolique du monde, dans lequel le chrétien doit trouver sa place, interprétation qui peut ensuite s’incarner dans l’action avec des concepts plus simples, plus précis comme l’abondance frugale, comme ces trois cultures de résistance, régulation, et d’utopie. C’est un travail de théologien. Le christianisme n’est pas si mal placé que cela pour le faire, s’il tire parti de la souplesse d’interprétation qu’il possède, de sa capacité transcendante, et s’il parvient à surmonter sa difficulté de contact avec l’immanence (notamment dans son rapport avec la sexualité ). C’est au fond un travail d’Eglise à faire pour préparer la suite.

 

JB de Foucauld
Rencontres d’Irruaritz- Intervention du 9 août 2004
Inspecteur général des Finances
Président de Démocratie et Spiritualité
www.democratie-spiritualite.org
 

[1] Voir JB de Foucauld, Les 3 cultures du développement humain, résistance, régulation, utopie (Odile Jacob, 2002)
 
 
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