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Bulletin en cours
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N°17

AVANT
Sagesses de la mémoire

Hommage à Jacques Chopineau


. Regard sur l'Avant
 Jacques Chopineau
 
 .
Le chemin de l'homme
 Jacques Chopineau

. Une histoire d'amitié
Pierre Lehnebach
 
. La vie de la lecture
Béatrice Bailleux

. Le garçon à la pie grièche
Anne Marie Reijnen
 
. Compagnon silencieux du dialogue
 Mohammed Jamouchi

 
. Jacques es-tu là ?
Mohammed Jamouchi

. En chemin avec le vagabond de Bosch
Chantal Humbert

. Mémoire après un génocide
Argan Aragon -Marcela Gerreda

. Peurs et promesses du passé
Camille Petit




  


 

 

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Chauvigny
L'imaginaire des chapiteaux romans
C.Humbert
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Difficile aujourd’hui d’imaginer ce qu’au Moyen Age représentait l’église, unique édifice de pierre souvent à des kilomètres à l’entour ; tous les habitants s’y retrouvaient pour les offices. Elles étaient certainement le lieu de rassemblement et d’hébergement sur les routes des pélerinages.

  
• Images sculptées
 
Au début du XI ème siècle, des changements s’opèrent dans la vie au quotidien. Ainsi les morts sont désormais enterrés dans l’espace urbain et villageois, naguère occasionnellement réservé à quelque saint vénéré. 
L’essor économique, la rénovation spirituelle et l’afflux des dons expliquent les nombreuses constructions religieuses depuis les cathédrales qu’il faut agrandir ou rebâtir jusqu’aux églises dont le réseau se met alors en place. Outre la construction elle-même, leur décoration intérieure s’épanouit au milieu du XI ème siècle. Elle comporte des figures peintes et sculptées qui distinguent désormais chaque communauté. Exactement conçues pour remplir un rôle pédagogique, les scènes historiées doivent être claires et intelligibles. Admirées comme images porteuses de la sagesse divine, elles sont des leçons de catéchisme offertes à tous. En impressionnant les fidèles, elles se gravent plus fortement dans les esprits que la parole des prédicateurs. En quelques décennies, essentiellement de 1050 à 1170, sur un substrat gallo-romain, mérovingien et caroligien d’une densité et d’une qualité exceptionnelles, le Poitou se couvre d’églises. Elles sont bâties le plus souvent le long des rivières, « sillons de lumière et d’attirance » selon la jolie formule de J. Chagnollau. Sur la Gartempe, nous trouvons l’abbatiale de Saint-Savin. Sur la Vienne, ce sont les églises de Bonneuil-Matours, Bonnes et Chauvigny ; leur chevet concentre tout un décor fait d’arcatures. Elles sont surmontées de curieux chapiteaux que peuplent d’étranges animaux, qu’animent de pittoresques personnages. La collégiale Saint-Pierre de Chauvigny doit en outre sa renommée à l’iconographie érudite et singulière des chapiteaux du chœur. Au carrefour de deux axes de communication, Chauvigny bâtie sur un éperon rocheux dominant la Vienne s’est développée à partir du XI ème siècle lorsque les évêques de Poitiers ont succédé à la famille de Chauvigny. Ils créent avant 1 100 une église collégiale. Dédiée à saint Pierre, elle est dirigée par un chapitre composé de l’évêque de Poitiers et de dix chanoines.
  
© Zodiaque
 
• Signé Gofridus
 
Datant de la première moitié du XII ème siècle, le chœur est ceint de huit colonnes, ornées de chapiteaux parés de scènes historiées. Témoignant une remarquable horreur du vide, ils déploient une iconographie savante et étonnante. Elle est signée d’un certain Gofridus : illustrant l’épiphanie, un des chapiteaux porte effectivement sur l’abaque la signature du sculpteur indiquée sous les termes de « Gofridus me fecit ». L’ensemble ornemental représente le combat du bien contre le mal. Plus que jamais au centre des préoccupations chrétiennes, le sujet avait été fortement alimenté par la thématique des terreurs de l’an mil ; elles se nourrissaient des peurs et des angoisses liées à l’approche d’un changement de siècle et de millénaire.
Pour réaliser cet itinéraire décoratif et pédagogique, le sculpteur et ses collaborateurs ont puisé probablement à plusieurs sources. D’abord une inspiration savante : les artistes disposent de répertoires comme le « Physiologus » ; ce fantastique bestiaire fournit la description et l’image d’animaux réels ou fabuleux.
De même les illustrations des « Commentaires » de « L’Apocalypse » de Beatus de Liébana sont une inépuisable source pour les arts plastiques romans. Aux références livresques s’ajoutent aussi des inspirations artistiques. Dès le début du XI ème siècle, des documents signalent la présence d’objets islamiques dans les trésors religieux. Ils proposent également des représentations animales déjà adaptées à un usage décoratif. Ainsi les compositions symétriques figurant des animaux affrontés ou des scènes antithétiques (voir photo) relèvent des traditions de l’art textile.
Les scènes historiées de Chauvigny unissent des animaux et des hommes pour livrer un message précis sous le couvert du fantastique. Elles sont encore intégrées dans des compositions polysémiques au moyen d’un réseau ornemental, alliant végétal et architectural.
 
En partant de la gauche, on découvre un diable couvert d’écailles, entouré de deux démons ; ce sont ensuite des sphynx à corps de lion et ailes d’oiseaux et un personnage au torse double et à quatre jambes, entouré de lions ailés à face humaine. Le cinquième chapiteau présente quatre scènes bibliques ; elles transcrivent l’annonciation, l’épiphanie, la présentation de Jésus au Temple et la tentation de Jésus dans le désert. Puis viennent quatre dragons à faces léonines qui engloutissent des sujets à forme humaine ; ils sont encore suivis d’un pilier dont les quatre faces présentent respectivement, face au chœur, la pesée des âmes par Saint Michel, face au déambulatoire, l’adoration des bergers et de part et d’autre les deux figures de Babylone. L’itinéraire ornemental se termine par des oiseaux qui esquissent un mouvement d’ascension en tenant dans leur bec de petits personnages.
 
La simple énumération des scènes représentées est difficilement exempte d’interprétation. En effet les figures sont complexes et trouver les significations des gestes ou des ornements peut paraître aussi difficile qu’il serait incongru de croire qu’ils sont le seul fait de l’esthétique ou du hasard. Deux composantes s’imposent pour en faire la lecture. Tout d’abord l’alternance de représentations animales ou oniriques avec les figures plus classiques de la catéchèse, fussent-elles le diable et Babylone, laissent penser à un projet pédagogique continu s’adressant à l’être tout entier, pas uniquement à la raison ou à la morale. Ensuite et surtout la répartition des motifs est faite en fonction de la place qu’occupent les chapiteaux dans l’ensemble. Ils sont intégrés dans un parcours circulaire dont le centre est indiqué par la venue de la lumière pénétrant d’une fenêtre axiale entre un pilier orné de lions et un pilier portant face au chœur, l’annonciation, l’annonce de la venue du Christ faite à Marie et à l’humanité.
 
 
• Sphynx aux ailes d’oiseau

© Zodiaque

Sur le 3 ème chapiteau, la face dirigée vers le centre du chœur représente deux sphynx à corps de lion et ailes d’oiseau, qui dirigent leur regard vers l’extérieur. Placés côte à côte, ils arborent un long cou encapuchonné d’une curieuse cagoule, tandis que leur queue est mordue par des monstres grotesques. À la fois humains et animaux, les sphynx sont traditionnellement associés au symbolisme royal du lion : image d’un roi inconnu, le sphinx est vu comme l’antique monarque du monde auquel se sont ensuite identifiés les pharaons. Le mystère des sphinx et leur origine improbable ont aussi contribué à en faire des maîtres des nécropoles, emblèmes de protection divine dans ce monde et dans l’autre monde. Gardiens d’une tombe ou du seuil d’un lieu sacré, ils emploient leur très haute intelligence à se délecter d’énigmes et de devinettes. Surestimant toutefois leur intelligence, ils se sont précipités dans le piège du sacrilège. Et nos deux sphinx (aux physionomies masculine et féminine) pourraient représenter en fait Adam et Eve chassés du Paradis terrestre après le péché originel. Couverts d’écailles, ces êtres doubles sont d’abord composés d’une partie inférieure, symbole d’une moitié animale terrible ; elle est dévorée par le péché figuré sous forme de grotesques; quant à la partie supérieure, elle célèbre la dignité humaine et l’identité de la personne.
Reliant les deux parties, les ailes apparaissent comme les éléments décoratifs les plus importants. Allusions aux chérubins encadrant l’Arche d’Alliance dans le Temple de Jésus, elles seront d’ailleurs reprises à la partie supérieure de « L’annonce faite aux bergers ».
Ils sont entravés par des bandes serrées ou par un lacis d’écailles. Dans le premier cas, les bandes serrées ligotant le long cou de nos sphynx pourraient s’inspirer d’un schéma byzantin largement diffusé depuis le haut Moyen Age : lié dans d’étroits bandages, l’Enfant -Jésus repose sur un berceau-autel évoquant le sacrifice d’Isaac et l’oblation future du Christ. Ainsi les fautes et les péchés de l’humanité sont rachetés par la Sainte Croix. Quant aux écailles, ils figurent les obstacles empêchant de voir vers le ciel et signifieraient qu’il faut que les écailles tombent des yeux pour que l’homme comprenne. Notre scène historiée est terminée par deux luxuriantes spirales soutenant encore le message religieux : elles révèlent simultanément les deux sens du mouvement allant de la naissance à la mort. Ainsi révèlent-elles au final une mort initiatique pour une renaissance en un être transformé.    
 
 
• Danseur à quatre jambes
 
 
© Zodiaque
 
Sur ce même chapiteau est aussi figuré un curieux personnage dansant : il est formé d’une tête, d’un torse dédoublé, supporté par quatre jambes. Il semble danser alors qu’il est mordu aux épaules par des animaux sauvages, et tient une de leurs pattes dans chacune de ses mains.
Notre danseur bouge, s’agite à la faveur de quatre jambes. Grâce à elles, il se démène dans une danse curieuse. A la fois prière et épreuve fervente, elle évoque la danse de David devant l’Arche d’Alliance : « tous mes membres te célèbrent ô Eternel ! ». Manifestant l’instinct de vie, le corps s’élève de la terre dans l’enthousiasme d’une ronde. Il aspire aussi à rejeter la dualité du temporel, qui est symbolisée par un torse double exprimant l’opposition, les conflits et les ambivalences. Le but final de notre danse-épreuve apparait essentiellement de retrouver l’unité première, cet état originel bienheureux où corps et âme, créateur et création se soudent hors du temps. Pour y parvenir, notre danseur doit encore lutter contre la nature animale rappelée par l’un des travaux d’Hercule les plus connus : cet héros mythologique tente d’assommer à coups de massue l’hydre de Lerne, un dragon à neuf têtes; mais de chaque tête abattue en renaissent deux comme l’illustre notre composition. Ainsi le chemin vers l’unité intérieure est constamment semé d’obstacles, d’embûches à surmonter. En se libérant des entraves et en s’affranchissant du périssable, notre danseur pourra cependant la gagner progressivement. Par un incessant aller et retour de l’énergie vitale, il retournera enfin à l’être unique d’où tout émane.
 
 
     
• Lion à face humaine et queue en main
 

© Zodiaque
 
Sur la première face du 4 ème chapiteau est mis en scène un lion spectaculaire à face humaine et à la queue terminée par une main. Puissant et souverain, le roi des animaux a été fréquemment représenté dès l’Antiquité. Symbole de justice, garant du pouvoir matériel et spirituel, il sert de monture ou de trône à de nombreuses divinités. Dans l’Ancien Testament, il est l’un des animaux tirant le char glorieux de Yahvé comme le rapporte la vision d’Ezéchiel, pare aussi le trône du roi Salomon.
Depuis la Genèse, il est également confondu avec Juda et se lève ensuite en la personne du Christ qui en remportant la victoire sur la mort et sur le mal ouvre dans l’Apocalypse le livre ainsi que les sept sceaux. Notre lion fantastique, mi-animal mi-homme, est figuré selon le schéma de l’iconographie religieuse médiévale traditionnelle : la tête et la partie antérieure correspondent à la nature divine du Christ, la partie postérieure à la nature humaine.
La singularité de notre lion provient en revanche de sa queue : après avoir enserré le ventre de l’animal, son extrémité est curieusement couronnée d’une main. Allusion à la main de Yahvé, elle signifie Dieu dans la totalité de sa puissance et de son efficacité. Faisant corps et prolongeant le sommet de l’aile de notre lion, elle annonce encore la main du Père qu’au chapiteau de l’adoration des mages Gofridus a disposée en pendant à la belle étoile du récit évangélique.
 
 
 
• L’annonce faite à Marie
 

© Zodiaque
  
Placée en pleine lumière, notre quatrième chapiteau transcrit l’annonce qu’est faite à Marie sur sa maternité divine. Nimbée de son nom disposé en couronne, la future Mère de Dieu est figurée debout ; elle ouvre les bras dans un geste d’accueil, tandis qu’un ange au costume monacal lui présente une croix. Il s’agit d’une croix latine, triomphante comme une étoile mais aussi symbole du supplice futur de son fils. Gofridus ne représente donc pas uniquement Marie de Nazareth, l’humble fiancée de Joseph recevant le message de l’ange Gabriel. En réalité, notre scène historiée condense et superpose plusieurs « mystères » ou méditations. Ils illustrent la place de la Vierge dans le plan divin, sa relation particulière avec chaque personne de la Trinité et par conséquent son rôle au sein de l’histoire du salut. Porteur d’un message de joie et de libération, l’Annonciation ne s’accomplit effectivement que par la Croix et la Résurrection. En devenant Mère de Jésus grâce à l’action créatrice de l’Esprit Saint, la Vierge accepte d’enfanter celui qui mourra pour le péché des hommes. En mettant au monde le Christ, Marie blanchit la faute d’Eve et lave aussi le péché originel de l’humanité. Médiatrice la plus miséricordieuse et la plus puissante, elle est « l’échelle des pécheurs » pour reprendre les mots de saint Bernard : « Si la majesté divine vous effraie, recourez à Marie. Le Fils exaucera sa Mère et le Père exaucera son Fils. Elle est l’échelle des pécheurs ».
La Mère de Dieu est étroitement associée au sacrifice de Jésus comme le rappelle la croix représentée ; tenue par l’ange entre l’index et le pouce, elle apparaît rayonnante. Dominant la scène historiée et en pleine lumière, elle surplombe la partie supérieure d’un triangle formé des deux mains de l’ange et de la main droite de la Vierge. Ainsi Marie nous fait-elle encore plus profondément pénétrer dans le mystère du Verbe incarné à la faveur de l’œuvre de l’Esprit Saint : Illuminateur et interprète suprême, c’est lui qui générera un nouvel ordre des choses, issu de la mort et de la résurrection du Christ. 
 
Au total, la riche iconographie complexe de nos chapiteaux romans nous permet de mieux distinguer la personnalité de leur auteur Gofridus. Le sens des figures et des motifs décoratifs paraissent en fait illustrer les trois degrés énoncés par saint Bernard de Clairvaux pour s’élever totalement vers Dieu : la vie pratique, la vie contemplative et la vie extatique. Partageant aussi une même dévotion pour la Mère de Dieu, Gofridus était-il un disciple du fondateur des cisterciens ?
        
 
 
• Réflexions contemporaines autour de l’imaginaire dans l’art religieux
 
Jean Onimus, seconde partie du XX ème siècle dans « L’écartelement ». Desclée de Brouwer, page 159.
 
« Il est évident que l’homme n’a cessé depuis des millénaires d’entretenir avec la nature des relations symboliques qui ont structuré son psychisme. Nous ne serions pas ce que nous sommes si le ciel au lieu d’être bleu était noir … Les étoiles font scintiller nos rêves, les montagnes et les arbres nous redressent … Saint John Perse a montré dans la houle le mouvement d’une transe qui ressemble à celle que soulève en nous la passion, et dans les vents la plus proche similitude de nos transcendances à la fois vaines, fougueuses et sublimes. Entre la nature et nous fourmillent les analogies : Bachelard en a exploré quelques unes avec le bonheur que l’on sait. Ici tout ce tient : qu’il s’agisse d’un paysage, d’une oeuvre d’art, d’un objet … La conduite est fondamentalement la même, c’est aussi bien celle de la contemplation esthétique, celle de la mystique. Dans tous les cas, on efface ce MOI qui sépare, qui prend avec avidité, qui utilise ; on s’arrête car c’est de l’arrêt que jaillit l’instant, l’instant condition de toute présence. On s’arrête donc et on contemple. Contempler c’est rêver éveillé ; des associations germent et diffusent ; des bouffées de sens sortent des analogies. On n’imagine pas la richesse des associations, souvent acrobatiques, dont notre cerveau est capable. On s’en rend compte en lisant Eluard. Et quelle chaleur ces analogies rayonnent ! la chose, l’être ainsi contemplés se chargent de significations esthétiques, tendres, nostalgiques, humoristiques : à travers ce langage muet, c’est notre vie qui s’éveille, s’intensifie, se libère des blocages. Le bonheur spécifique de la contemplation est fait d’un éclat de plénitude et surtout de perméabilité ... »
 
 
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