Communauté

Jacques Chopineau

Communauté et structures 

Nombreuses sont les communautés : nationales, religieuses, ethniques, … voire électives (politiques, sportives…). Un même individu peut d’ailleurs se reconnaître membre de plusieurs de ces communautés permanentes ou passagères. Il reste que l’une de ces communautés peut jouer un rôle principal lorsque qu’un choix se trouve être imposé par les circonstances.

Il arrive que certaines communautés soient volontairement transitoires et marquent le passage d’un état à un autre. Ainsi les bizutages étudiants, les fêtes de promotion ou les même enterrements de vie de garçon… Un rituel est alors mis en place pour marquer le passage à un état différent.

Dans tous les cas, pas de communauté qui ne soit structurée… Le plus souvent d’ailleurs, il n’est pas  de communauté sans autorité reconnue (provisoire ou permanente).

Ces autorités peuvent cependant s’opposer et c’est ici qu’un problème peut surgir. Par exemple, pour un citoyen, l’état est l’autorité suprême. Mais si ce citoyen est aussi le fidèle d’une mouvance religieuse, la question peut se poser lorsque, sur un point particulier, un centre s’oppose à l’autre. Autrement dit : quelle est l’autorité suprême qui est alors reconnue ? 

La situation est encore compliquée du fait qu’un centre reconnu est lui-même le produit d’une histoire. Centre ethnique, religieux, culturel, historique… sans que l’un de ces centres soit nécessairement unique :

Tel centre religieux est également culturel, donc lié à une histoire, voire lié à une ethnie… Il importe donc de savoir quel centre se reconnaît telle communauté.

Finalement, parler de communauté revient à connaître quel centre est prééminent, pour elle, aujourd’hui.

 

Communauté et histoire 

Une communauté est liée à une histoire. Auparavant, elle n’existait pas, puis elle est apparue, a connu des transformations avant d’exister telle que nous la connaissons aujourd’hui. Et elle connaîtra encore des transformations et, peut-être disparaîtra en tant que communauté. Bref, il est impossible de penser qu’elle est, de soi, intangible ou éternelle. Cela est vrai pour toutes les communautés…

Deux exemples, ici, suffiront : la France et Israël. D’une part, une communauté nationale forgée, lentement, au fil des siècles et, d’autre part, une communauté récente qui se fonde sur un passé réinventé. La France, en tant qu’état, a plus de dix siècles d’existence. Israël, en tant qu’état, est de création récente : il n’a pas encore duré autant que l’ancien royaume latin de Jérusalem.

Certes, dans l’Israël actuel, beaucoup sont convaincus d’être les descendants d’un état multi-millénaire. Certains pensent même que les palestiniens occupent encore un pays qui n’est pas le leur. De là ces « colonies » qui sont implantées en terre palestinienne…  Du coup, des différents et des guerres s’inscrivent dans le futur d’une telle communauté.

Se souvenir de ce que l’histoire n’est pas simplement du passé, mais que c’est aussi de la mémoire. Que cette histoire comporte des pages glorieuses ou désastreuses ne change rien, en l’espèce : Ce que nos pères ont vécu fait partie de la mémoire du peuple actuel.  Un peuple sans mémoire n’existe pas. Un peuple sans histoire n’existe plus. Donc l’histoire est transmission. Cette mémoire transmise qui fait que les descendants se reconnaissent les fils d’un passé  : celui de mes ancêtres. Ce que l’actuelle « éducation nationale » semble avoir oublié (Mes ancêtres ne sont pas du Monomotapa….). En fait, tous sont fils de la même mère. Si la mère est inconnue : comment y aurait-il encore des fils ? L’histoire nous donne de connaître notre mère…  

Il importe donc ici d’en revenir à l’histoire, souvent invoquée mais non toujours connue. Il est vrai que les manuels scolaires font, de nos jours, peu de place à l’histoire de France. En cela, ils sont bien dans la ligne d’une tendance actuelle, mais si cette tendance l’emporte : Cette ancienne patrie est vouée à être de plus en plus lointaine.

Quel lien y-a-t-il entre la France et ce qui est enseigné sous le nom d’histoire de France ? Il suffit de consulter un manuel d’histoire : manifestement, la date de parution nous renseigne sur la vision de l’histoire à ce moment-là.

De même, quel lien y-a-t-il entre un Israël ancien et l’état qui porte aujourd’hui ce nom ? Est-ce un lien organique ? Historique ? Racial ? Ou simplement revendiqué et, en quelque sorte, politique ? En tout cas, nos choix sont commandés par des manières de voir liées à l’actualité.

En effet, il convient de ne pas perdre de vue qu’une réalité historique est une chose ; une conscience actuelle en est une autre. Il arrive que cette dernière se réfère à la première et cette référence (vraie ou fausse) peut être souveraine pour une communauté actuelle.

Dans le cas de cette communauté qui porte le nom d’Israël : il s’agit d’une communauté  qui se veut communauté nationale (l’état d’Israël) et communauté religieuse (le judaïsme). En fait, la situation est complexe, du fait que de nombreux juifs (religieux ou non) sont membres d’autres communautés nationales et que de nombreux israéliens ne se reconnaissent pas comme des juifs religieux.

Par parenthèse, je me souviens d’un ancien condisciple à l’Université de Jérusalem, juif historique (originaire de Pologne) et marxiste-léniniste de conviction. Citoyen d’un état, mais non membre d’une religion particulière. Ils sont nombreux dans ce cas. Je me souviens même de manifestations étudiantes contre une « contrainte religieuse » (kfiya datit) que beaucoup ressentaient et refusaient.

Les mêmes termes sont utilisés aujourd’hui pour caractériser les religieux ultra-orthodoxes de Beyt Chemech qui s’en prennent à tous ceux (surtout aux femmes) qui ne respecteraient pas intégralement les prescriptions religieuses telles qu’ils les conçoivent !

C’est d’ailleurs là un des problèmes que susciterait la création d’un « état juif ». Comme si une appartenance religieuse unique était une détermination politique et citoyenne. De fait, un état dans lequel seule une religion serait reconnue ne pourrait être une démocratie. Or, la carte d’identité en Israël porte la mention de la religion. D’autre part, un juif ne peut pas épouser une non-juive (d’où ces mariages qui doivent être célébrés hors d’Israël -à Chypre, le plus souvent).

Pire encore est la situation d’un couple dont aucun membre n’est juif. Ne pas être de la religion majoritaire revient, dans ce pays, à être un citoyen de seconde zone. Et quels que soient ses diplômes, un arabe ne sera pas policier, ni magistrat, ni officier… Théoriquement, dans ce pays, un état laïc est bien loin d’être concevable !

Certes, on connaît des états musulmans dans lesquels les tenants d’une foi différente (ou de partisans d’une libre pensée non religieuse) sont discriminés. L’ancienne société française a connu une situation analogue lors de la révocation de l’édit de Nantes (1685 : édit de Fontainebleau). La tolérance est venue plus tard, lentement. Cette tolérance qui rendait possible que des communautés religieuses différentes vivent au sein d’une même société.

On peut, certes, gloser sur les différences entre telle et telle situation. Il n’empêche qu’une libre pensée est aujourd’hui, en tous lieux, une avancée incontournable. La démocratie est également incontournable, au moins comme idéal visé (un idéal qui n’est pas toujours, en pratique, très actuel !).

On voit que toute définition de ce qu’on nomme communauté dépend d’une histoire locale. De fait, une communauté se constitue peu à peu, facilement ou difficilement, au fil des siècles. Et d’ailleurs, une telle constitution n’est pas intangible : elle doit toujours pouvoir être examinée voire critiquée…      

 

Israël

L’Israël actuel est censé continuer une communauté très anciennement dominante sur les mêmes terres. C’est une évidence, souvent, aux yeux des juifs actuels, lors même qu’ils ne sont pas, aujourd’hui, des citoyens israéliens. Il convient d’y regarder de plus près. 

Plusieurs savants ont d’ailleurs étudié cette question, de diverses manières. On se souvient de Shlomo Sand : cet historien israélien pour qui il n’existe pas, aujourd’hui, de peuple juif. Une telle opinion ne peut être ignorée, lors même qu’elle prend le contrepied d’affirmations actuelles…

Certes, de nombreux textes bibliques mentionnent un peuple (‘am). Ce peuple a connu des vicissitudes nombreuses depuis la royauté davidique (autour de l’an -1000) jusqu’au terrible exil de -587. Après quoi, une communauté exilée pourra (de retour à Jérusalem) reconstituer un état (sans roi) au cours d’une période (dite « post-exilique ») jusqu’à la période romaine…

C’est durant cette époque (après l’exil) que se constitue, peu à peu, une religion juive fondée sur une « loi écrite » (la Thora) et une « loi orale » (le Talmud). Certes l’une procède de l’autre, dans une perspective juive.

Ces points ont fait l’objet de nombreuses études qu’il est inutile de résumer ici. Par contre, la situation actuelle est celle qui nous intéresse.   

 

 Alliance 

En termes bibliques, ce qui constitue le peuple c’est l’alliance. Une « alliance » fonde la communauté qui se réclame de cette alliance. Hors de cette alliance : pas de « peuple » ! Et si le peuple s’écarte pratiquement de cette alliance : il est menacé de disparition.  

Le signe de l’alliance est (dans le judaïsme) la circoncision. Ce signe fondateur est d’ailleurs appelé : « l’alliance de la circoncision » (brit mila). La première mention en est faite, dans la Bible, à propos d’Abraham et de sa descendance. Le même texte biblique (cf Genèse 17) rapporte la circoncision d’Abraham, celle de son fils Ismaël et celle du nouveau-né : Isaac. 

Ces deux fils sont d’ailleurs, selon le texte de Genèse 17, héritiers de la promesse d’une grande descendance. Et tous deux sont, comme leur père, circoncis et, de ce  fait, membres d’une grande alliance… .   

De même, plus tard, les chrétiens se  verront comme le peuple de la « Nouvelle alliance » (du « Nouveau Testament »). Le signe de cette alliance sera, dès les origines chrétiennes, le baptême. Par le baptême, chaque chrétien deviendra un membre de ce « peuple de Dieu ». Quelle que soit la définition donnée, en termes théologiques, de ce baptême, ce signe (ce sacrement) est le fondement d’une nouvelle communauté. 

Les chrétiens formeront donc : le peuple des baptisés. Le peuple de l ‘Alliance porte ainsi la marque de cette alliance : un rituel (le baptême) en est le signe… Un signe rituel qui marque le passage d’un état à un autre… 

C’est ainsi que cette alliance est le fondement d’une communauté à la fois historique et transnationale. Communauté d’origine et de destin… jamais durablement opposée aux autres communautés  dont les humains se veulent membres. 

 

 

                                                              Jacques Chopineau