Art martial et tradition

B. Decharneux

‱  Qu’est-ce qu’un Art Martial ?
 
a)      L’Art Martial fruit d’une Ă©volution
 
Il n’est pas inintĂ©ressant d’entrĂ©e de jeu de dĂ©finir en quelques mots l’idĂ©e d’Art Martial et de tenter de la dĂ©finir en fonction de gĂ©nĂ©ralitĂ©s ayant trait au champ pĂ©dagogique. Il est en effet fort difficile de dĂ©finir avec prĂ©cision ce qu’est un Art Martial attendu la multitude de pratiques qui se revendiquent de cette appellation qui n’a rien de contrĂŽlĂ©. CentrĂ©es autour de la dĂ©fense de soi et d’autrui, du dĂ©veloppement de la personne sur le plan physique et spirituel, sur une volontĂ© de mieux ĂȘtre et de mieux se connaĂźtre, les pratiques martiales revĂȘtent comme on le sait une grande diversitĂ©. Aussi, il convient d’aborder la question de l’identitĂ© martiale avec ouverture d’esprit et modestie.
On gardera ici prĂ©sent Ă  l’esprit que les Arts Martiaux actuels sont sans exception le fruit d’une Ă©volution tardive qui, d’un monde fĂ©odal oĂč le conflit armĂ© Ă©tait Ă©rigĂ© en principe au nom de codes d’honneur, glissa Ă  la fin du XIXe siĂšcle en Chine, au Japon, en CorĂ©e, vers une pratique qu’on pourrait qualifier de spirituelle tout en reconnaissant le caractĂšre Ă©minemment Ă©quivoque de ce vocable.   La spiritualisation de l’Art Martial, – certes un processus ancien attribuable Ă  la cohĂ©rence symbolique des systĂšmes traditionnels -, fut accentuĂ©e par la prise de conscience de la disparition Ă  brĂšve Ă©chĂ©ance qui le guettait dans un monde colonial oĂč la valeur guerriĂšre d’un homme Ă©tait appelĂ©e Ă  peser de moins en moins face Ă  une technologie militaire en plein essor. L’Art Martial moderne est de ce point de vue la consĂ©quence d’une fuite en avant.
 
La prise de conscience de la valeur martiale sur le plan Ă©ducatif, son caractĂšre emblĂ©matique pour de nombreuses personnes en quĂȘte d’identitĂ©, sa dignitĂ© traditionnelle opposable Ă  un monde dont l’efficacitĂ© paraissait Ă©crasante, en firent un lieu dynamique d’oppositions et de reconstruction. Ainsi, l’aspect violent et militaire des Arts Martiaux, dĂ©jĂ  sublimĂ© par les valeurs religieuses qui s’en Ă©taient emparĂ©s, – on pense ici Ă  certains courants du taoĂŻsme en Chine ou au bouddhisme zen japonais -, furent peu Ă  peu dĂ©passĂ©s et remplacĂ©s par un idĂ©al chevaleresque.
Le caractĂšre tardif de cette Ă©volution en Orient contribua Ă  la renommĂ©e des pratiques nĂ©es dans ces pays qui avaient conservĂ© un caractĂšre plus traditionnel. On se souviendra que l’Occident subit une Ă©volution analogue trois siĂšcles auparavant. Le fameux Don Quichotte de CervantĂšs, – un homme qui vĂ©cut la fameuse bataille de LĂ©pante perdant un bras lors de ce conflit entre ChrĂ©tiens et Turcs, qui vit pour la premiĂšre fois le triomphe de navires vĂ©nitiens cuirassĂ©s -, illustre magistralement ce glissement d’un monde mĂ©diĂ©val vers un univers moderne faisant peu de cas de la valeur d’un seul au combat. La sublime chevaleresque se mue en ridicule renaissant.
 
b)      Qu’entendons-nous par Art ?
 
L’examen de la notion d’Art est nĂ©cessaire afin de mieux apprĂ©hender la portĂ©e de l’expression « Art Martial » qui est devenue si familiĂšre que nous oublions de nous interroger sur sons sens. L’art en effet dĂ©passe par dĂ©finition la technique pour nimber cette derniĂšre d’un rayonnement supposĂ© enrichir sa qualitĂ© sur le plan esthĂ©tique, singulariser sa perception et orienter son interprĂ©tation. Il est en effet une diffĂ©rence immĂ©diatement perceptible entre faire du bruit ou jouer de la musique, enduire un mur de peinture ou un crĂ©er un tableau, esquisser quelques pas ou danser.  On pourrait multiplier les exemples Ă  l’envi. La beautĂ© de l’art rĂ©side dans sa singularitĂ©. Entre tradition, l’apprentissage technique, et instant, le beau est un dĂ©voilement. Le tao n’enseigne-t-il que c’est parce que tout le monde tient le beau pour beau qu’en cela rĂ©side sa laideur.
 
Si l’on accepte l’approche de la notion d’Art qui prĂ©cĂšde, on mesure la pertinence du rapprochement avec la pratique martiale. L’art est Ă  la fois crĂ©atif et questionnement ; il est le fruit d’une tradition mais atteste d’une innovation ; il dĂ©passe l’apprĂ©ciation subjective pour accĂ©der Ă  une forme de reconnaissance collective. Intimement liĂ© Ă  la sociĂ©tĂ©, Ă  la culture, aux mentalitĂ©s, il dĂ©passe ces composantes pour les reprĂ©senter en les questionnant. Une sculpture de Michel-Ange est de l’art en soi, aussi dĂ©passe-t-elle les paramĂštres socio-culturels de la Renaissance oĂč elle fut crĂ©Ă©e pour ĂȘtre significative sur le plan universel, quelque soit le lieu, le temps, la personne. Il en va de mĂȘme pour une symphonie de Mozart, un texte de Platon ou un aphorisme de ce vieux sage que nous nommons de façon redondante Lao-Tseu.
 
Sans entrer plus avant dans un raisonnement qui dĂ©passerait notre propos, on gardera prĂ©sent Ă  l’esprit que l’Art Martial prĂ©sente des analogies surprenantes avec cette approche de l’art. Tout d’abord, il est issu d’une tradition mais il se modifie Ă  mesure oĂč ceux qui le transmettent l’intĂšgrent et l’adaptent. Il est un questionnement sur la pratique et, tout en faisant partie d’un processus collectif, – je travaille telle forme de tel art martial -, il est l’objet d’une appropriation. Il est reconnu en tant qu’art par une collectivitĂ© et en mĂȘme temps il dĂ©veloppe le sens critique de chaque adepte. Entre l’appartenance et la singularitĂ©, l’Art Martial trace une voie signifiante qui dĂ©passe sa finalitĂ© propre.
 
 
‱  L’homme
 
a) DĂ©sir d’efficacitĂ© ou quĂȘte de renouveau ?
 
Le rapport Ă  l’homme et Ă  ses aspirations profondes en termes de dĂ©veloppement, de rĂ©alisation de soi, d’équilibre et d’harmonie est un des repĂšres fondamentaux des pratiques martiales. Tous les pratiquants savent combien ceux qui viennent vers l’Art martial sont habitĂ©s par ce type de questions. Nous rencontrons au quotidien des enfants et des parents cherchant Ă  se rassurer, Ă  se dĂ©velopper, Ă  mieux vivre leur relation Ă  l’autre ou l’un avec l’autre ; des adolescents Ă  la recherche de repĂšres et d’une dynamique de groupe positive ; des adultes cherchant un sens par rapport Ă  une vie jugĂ©e atone ; parfois, nous voyons des personnes venant se rassurer, rĂ©parer une frayeur ou une agression. Ces aspirations diverses (en termes de motivation, d’image, de projection) constituent une des difficultĂ©s pĂ©dagogiques majeures pour qui veut enseigner ces disciplines mĂȘme sous la forme d’une initiation.
 
Certaines personnes qui frĂ©quentent aujourd’hui les salles d’entraĂźnement n’ont plus le mĂȘme profil que le pratiquant classique que l’on rencontrait il y a quelques annĂ©es. Un nombre significatif de pratiquants sont bien sĂ»r attachĂ©s Ă  une image d’efficacitĂ© ou Ă  une conception sportive de la pratique de leur discipline, mais il faut noter qu’un nombre grandissant de personnes, viennent dans une toute autre optique. Le succĂšs de disciplines comme le Tai-chi atteste de cette Ă©volution vers une pratique Ă©largie Ă  des tranches d’ñge qui ne frĂ©quentaient guĂšre les salles d’entraĂźnement et n’en sont pas moins enthousiastes pour leur nouvelle passion.
 
Le succĂšs actuel, effet de mode et de marketing, d’une utilisation des techniques martiales dans le but de s’amuser, – bouger en musique -, ou de perdre du poids (fitness) ou de rencontrer des amis, est tout aussi indicatif d’une Ă©volution que nous devons prendre en compte de façon positive si nous ne voulons voir l’Art Martial disparaĂźtre Ă  moyen terme. Le cĂŽtĂ© « fun » des mouvements, l’association Ă  l’idĂ©e d’une dĂ©tente active, le rejet de la technique ou du sĂ©rieux, sont des facteurs qu’il faut intĂ©grer dans notre rĂ©flexion. Tandis que certains cherchent dans les do-jo (do-jang) un havre de paix, un lieu de mĂ©ditation, d’autres y transpirent allĂ©grement au son de musiques rĂ©pĂ©titives. Face aux dĂ©fis de la modernitĂ©, les maĂźtres sont souvent comme des tortues sur le dos. Entre dĂ©faitisme et jeunisme, ils ratiocinent d’antiques poncifs Ă©voquant la tradition comme les nĂ©cromanciens le font pour les spectres. Peut-ĂȘtre faudrait-il inverser le raisonnement. La nature mĂȘme de la maĂźtrise n’implique-t-elle pas de tĂ©moigner d’un tel bouleversement ?
 
b) La valeur humaine de l’Art Martial
 
La valeur interculturelle et intergĂ©nĂ©rationnelle de l’Art Martial, son rapport Ă  la santĂ©, son « efficacité symbolique » sur le plan psychologique, constituent des atouts indĂ©niables qui centrent cette pratique autour de l’humain et sa diversitĂ© tout en mĂ©nageant une approche plurielle de la pratique. Si l’Art Martial est en soi une valeur, c’est bien parce qu’il dĂ©passe les caractĂ©ristiques et les aptitudes physiques des uns, la prĂ©disposition intellectuelle des autres, pour permettre Ă  chacun, Ă  tout Ăąge, sans discrimination (y compris sociale), de poursuivre une voie. Cette spĂ©cificitĂ© est occultĂ©e lorsqu’on limite la pratique Ă  la compĂ©tition sportive, Ă  l’effort physique ou Ă  la dĂ©tente bienfaisante. La pratique physique constitue toutefois une « accroche » fort importante pour la majoritĂ© des pratiquants. On vient pour le corps, on Ă©volue dans la logique « d’harmoniser corps et esprit ».
 
Curieusement, c’est la connaissance et l’apprentissage de techniques intrinsĂšquement violentes qui a menĂ© des maĂźtres du passĂ© Ă  dĂ©velopper une pratique qui  valorise l’humain. C’est un paradoxe fĂ©cond. Il faut aussi constater que certains se complaisent dans la violence.  Il fallait sans doute ĂȘtre confrontĂ© Ă  la tragique situation d’apprendre Ă  donner la mort pour dĂ©velopper le respect de la vie ; il Ă©tait nĂ©cessaire d’en passer par la nĂ©gation de la vie comme valeur pour en mesurer le prix. Ce processus complexe est Ă  l’origine de « l’esprit martial » dont la finalitĂ© est le respect de l’autre, l’acceptation de sa diffĂ©rence, et l’apprentissage de la compassion.
 
Si les lignes qui prĂ©cĂšdent peuvent sembler des lieux communs, il  n’en reste pas moins  qu’oscillant entre des histoires tirĂ©es d’une mythologie de pacotille et des images mettant en scĂšne une violence amplifiĂ©e par l’imagerie tĂ©lĂ©visuelle et ludique, le monde des Arts Martiaux souffre encore d’un relatif discrĂ©dit.
 
Disons-le sans intention polĂ©mique des images  tirĂ©es de championnats, voire d’Olympiades, ne sont pas pour rassurer quant Ă  la comprĂ©hension mĂȘme superficielle des valeurs prĂ©citĂ©es. Nous prĂŽnons donc une approche combinĂ©e (surtout pour les jeunes) : effort physique contrĂŽlĂ©, respiration (mĂ©ditation), Ă©lĂ©ments de rituel, 
 L’art martial prĂ©sente l’avantage de capter le pratiquant par l’agir. Curieusement trop parler de philosophie le rĂ©duit ou le dĂ©nature.
 
 
Art Martial, Sports de combat, Société du spectacle

 
a)      L’efficacitĂ© et ses limites
 
L’efficacitĂ© est au cƓur des prĂ©occupations de nombreux pratiquants. Ceci est somme toute bien lĂ©gitime. On s’inscrit Ă  des cours de natation pour apprendre Ă  nager ou on apprend une langue Ă©trangĂšre pour la parler. L’efficacitĂ© devrait d’ailleurs ĂȘtre une prĂ©occupation de tout pratiquant, y compris les plus gradĂ©s, attendu qu’elle conditionne pour une grande part la pratique, les techniques, les spĂ©cificitĂ©s d’un Art donnĂ©.
 
Comment dĂšs lors acquĂ©rir la certitude de l’efficacitĂ© en garantissant la sĂ©curitĂ© d’autrui et la sienne ? Ce vieux dĂ©bat est loin d’ĂȘtre clos. La compĂ©tition est une rĂ©ponse possible Ă  cette question qui taraude bon nombre de pratiquants et d’enseignants. Confronter les techniques, accepter la dĂ©faite, dĂ©couvrir son efficacitĂ©, est un moyen de vĂ©rifier la qualitĂ© ou la faiblesse de l’apprentissage. Toutefois, pour prĂ©munir les compĂ©titeurs des risques majeurs qu’ils encourent, des rĂšgles sont nĂ©cessaires : arbitrage, limitation des techniques, interdiction de frappes ou de prises jugĂ©es dangereuses, entraĂźnements spĂ©cifiques aux techniques autorisĂ©es.
 
Aux limites, qu’entraĂźnent nĂ©cessairement toute forme de compĂ©tition, s’ajoutent les dĂ©rives inhĂ©rentes Ă  toute pratique sportive. Les plus graves sont le surentraĂźnement, le dĂ©tournement des techniques, les accidents physiques, la commercialisation outranciĂšre, la rĂ©cupĂ©ration politique.
 
Les plus Ă©minents des spĂ©cialistes des Arts Martiaux ont notĂ© dans des publications que la pratique intensive mĂšne inexorablement Ă  l’abandon de la discipline pour des raisons physiques (il est clair que l’encadrement par des enseignants formĂ©s sur le plan de l’éducation physique est sur ce point essentiel) ; en outre, la rĂ©duction des techniques aux seules compĂ©titions entraĂźne l’illusion de l’efficacitĂ©, attendu que celle-ci n’est testĂ©e que dans un contexte ritualisĂ©. Le dĂ©bat sans cesse ravivĂ© dans chaque cafĂ© du commerce, – qu’est-ce qui est le plus efficace ? -, assorti du fameux, – moi, je
-, est rĂ©vĂ©lateur de cette obsession naĂŻve qui nivelle l’Art Martial au niveau de la violence ou du combat de coq.
 
On ne peut enseigner l’art martial sans sensibiliser aux effets de la violence non contrĂŽlĂ©e.C’est Ă  cet endroit qu’une intĂ©gration du « philosophique » dans la pĂ©dagogie est capitale.
  
            b) L’écueil pseudo-mystique
 
Le refus de toute forme de confrontation est Ă©galement discutable. En se drapant dans des techniques « à ce point redoutables qu’elles ne peuvent ĂȘtre pratiquĂ©es » ou dans des jeux de rĂŽle dont les aspects stĂ©rĂ©otypĂ©s n’échappent qu’aux seuls pratiquants, ne risque-t-on pas de verser dans un Ă©sotĂ©risme orientalisant qui ne se distinguerait du cinĂ©ma que par l’absence d’effets spĂ©ciaux ? L’effet « secte » ou « gourou » existe bel et bien dans le monde des Arts Martiaux et il convient de le dĂ©noncer aussi fermement que les dĂ©rives prĂ©citĂ©es. Les dĂ©gĂąts psychologiques d’une pratique biaisĂ©e sur le plan moral ne seront jamais quantifiĂ©s, mais leur impact, notamment sur de jeunes esprits en cours de formation, ne peut ĂȘtre nĂ©gligĂ© parce que non quantifiable.
 
La sociĂ©tĂ© du spectacle donne des Arts Martiaux une image biaisĂ©e et dĂ©testable. Entre les sĂ©ances de casse forcenĂ©e, – parfois de truquages Ă©vidents -, les films d’une irrĂ©alitĂ© aussi grande qu’est la violence dont ils font une apologie implicite ou la musculation anarchique, il est bien difficile de tracer un chemin un tant soi peu responsable et cohĂ©rent. Disons-le sans ambages, mĂ©dia et Art Martial font mauvais mĂ©nage. Comment dĂšs lors ĂȘtre un professionnel responsable ? Comment assurer un enseignement de qualitĂ© sans verser dans l’un ou l’autre excĂšs ? Comment ne pas dĂ©cevoir avant d’avoir commencé ?
 
Au risque de paraĂźtre trop pragmatique, le caractĂšre fermĂ© du marchĂ© europĂ©en et l’abondance de l’offre, ont renforcĂ© des comportements visant des « effets marketing » contreproductifs. Le dĂ©ballage de muscles ou les sĂ©ances de casse font partie intĂ©grante de cette « stratĂ©gie » qui dĂ©nature l’Art Martial en tant que tel. Ainsi, une pratique qui a son intĂ©rĂȘt (muscler son corps ou effectuer une casse spĂ©cifique) est devenue un « effet d’annonce » faisant l’objet de nombreuses surenchĂšres. Les effets directs de ces exhibitions visant Ă  attirer le « client » sont une altĂ©ration de la santĂ© des pratiquants et une mĂ©diatisation inadĂ©quate de la pratique. Il faut noter Ă  cet endroit que, la fameuse mondialisation aidant, ces dĂ©rives touchent maintenant le monde oriental.
 
Il apparaĂźt donc bel et bien qu’un Ă©quilibre, une harmonie et une rigueur, sont nĂ©cessaires pour Ă©viter les effets pervers que nous venons d’évoquer briĂšvement. Il apparaĂźt ainsi qu’une communication objective avec les pratiquants, les parents, les enseignants, est nĂ©cessaire. Celle-ci viserait Ă  orienter la pratique dans un sens constructif en Ă©cartant une conception du sport Ă©litiste, un Ă©sotĂ©risme pseudo oriental, une surenchĂšre mĂ©diatique.
 
 
‱ Art Martial, pratiques et santĂ©
 
a) Quand j’étais jeune, j’ai fait

 
Les effets positifs de l’activitĂ© physique sur la santĂ© sont dĂ©montrĂ©s de longue date. Certes les excĂšs que nous avons fustigĂ©s existent, ils sont liĂ©s Ă  la notion de performance, mais fort heureusement ce prĂ©jugĂ© est souvent stigmatisĂ©. Encore faut-il ajouter que dĂ©noncer les idĂ©es reçues, voire communiquer sur leur faussetĂ©, ne change pas nĂ©cessairement les mentalitĂ©s.
 
Plusieurs indicateurs sont troublants et mĂ©ritent d’ĂȘtre Ă©voquĂ©s ici.
a)      Le modĂšle hyper compĂ©titif des sports qui est vĂ©hiculĂ© par les mĂ©dias est renforcĂ© par une pratique gĂ©nĂ©ralisĂ©e de sports axĂ©s sur la compĂ©tition. Un cercle vicieux est ainsi crĂ©Ă© sur le plan social. Il est difficile d’expliquer Ă  un enfant que perdre est une valeur

b)      Un enfant souffrant d’une limitation (physique ou psychologique) ne peut se valoriser dans une pratique physique qui le met dans une compĂ©tition inĂ©gale avec un autre. Le culpabiliser n’a aucun sens.
c)       Les adultes dopĂ©s altĂšrent leur santĂ© en raison d’une idĂ©e fausse du sport qui leur a Ă©tĂ© inculquĂ©e. Ils reproduisent un modĂšle infantile.
d)      Le modĂšle hyper compĂ©titif associĂ© Ă  l’image d’une Ă©ternelle jeunesse n’est pas viable Ă  terme. Le dĂ©sinvestissement est donc comprĂ©hensible. Nous sommes entourĂ©s de personnes qui « ont fait », « étaient », « ont gagné », etc.
 
Il apparaĂźt ainsi que ce dĂ©bat de sociĂ©tĂ© est dominĂ© par des images, des prĂ©jugĂ©s, des attitudes, qui ne correspondent Ă  aucune rĂ©alitĂ© sinon des intĂ©rĂȘts parallĂšles Ă  la santĂ©.  Si le sport est longtemps apparu comme une valeur, attendu ses vertus Ă©ducatives (valorisation de l’effort, façon de s’affirmer, renforcement des aptitudes, apprentissage de la vie commune, rĂ©alisation d’objectifs seul ou en Ă©quipe, etc.), l’évolution du sport professionnel est alarmante sur le plan Ă©thique. Les grandes « fĂȘtes » du foot, du cyclisme ou de l’athlĂ©tisme laissent songeurs, mĂȘme s’il importe de faire la part des choses entre la mĂ©diatisation des « affaires » et la rĂ©alitĂ© du terrain.
 
            b) Le bon vieux temps
[1]
 
Les mouvements inspirĂ©s du « New Age » et les valeurs qu’il vĂ©hicule depuis trois dĂ©cennies, apparaissent comme une sorte de rĂ©action Ă  un Ă©tat de fait commercial et mĂ©diatique qui occulte l’essentiel pour rĂ©duire l’homme Ă  l’accessoire. Les effets positifs de cette façon de lire le monde en termes de bien-ĂȘtre, de santĂ©, de construction personnelle, de valorisation du lien, d’écoute, sont incontestables. Il faut toutefois Ă©galement noter que sur le plan de la santĂ© les effets peuvent ĂȘtre dĂ©sastreux.
 
La mĂ©comprĂ©hension des mĂ©decines parallĂšles orientales (rĂ©elles ou imaginaires) en dehors de leur contexte est alarmante. Ainsi l’état de confusion entretenu entre des discours symboliques et l’effectivitĂ© supposĂ©e des mĂȘmes discours sur les santĂ©s, serait risible si il n’était cause d’abus de confiance, d’erreurs thĂ©rapeutiques, d’illusions. Les Arts Martiaux, nimbĂ©s du prestige des mystĂšres de l’Orient pour certains naĂŻfs, n’échappent pas Ă  cette rĂšgle. Comment peut-on prĂ©tendre enseigner Ă  une personne qu’elle maĂźtrisera l’énergie du Tout aprĂšs un sĂ©minaire de trois jours ? Comment qualifier des pratiques paramĂ©dicales anarchiques supposĂ©es Ă©liminer des maux que la mĂ©decine conventionnelle peine Ă  soulager ? Certes, la recherche du bien-ĂȘtre est lĂ©gitime et certaines pratiques peuvent y contribuer. Il serait toutefois irresponsable de balayer du revers de la main les acquis des sciences au nom d’un mal-ĂȘtre existentiel flou.
 
La manipulation des personnes au travers de pensĂ©es se revendiquant de l’Orient est inadmissible, attendu qu’elle s’appuie et se nourrit du mal-ĂȘtre, de la souffrance, voire de la maladie d’autrui. L’exploitation de la fragilitĂ© ne peut ĂȘtre acceptĂ©e au nom de traditions par ailleurs rĂ©servĂ©es sur ces questions. Nous touchons ici la dĂ©licate question de l’ignorance et de la crĂ©dulitĂ©.
 
Les Arts Martiaux, s’ils sont bien compris, relĂšvent d’une pratique pluridisciplinaire (Ă©ducation physique, psychologie, philosophie, mĂ©decine (au sens thĂ©rapie), enseignement, 
). Chacun devrait avoir la modestie d’accepter ses lacunes dans un des domaines prĂ©citĂ©s, aussi une approche collective est nĂ©cessaire afin d’actualiser les connaissances, mettre en perspective les savoirs, Ă©duquer de façon continue, 

 
 
‱  Enseigner, Ă©duquer, transmettre
 
a) Enseigner est un aussi un art

 
A un certain niveau, celui qui pratique un Art Martial est amenĂ© Ă  enseigner. Ceci est d’ailleurs un des moteurs de l’apprentissage personnel car les Anciens n’ignoraient pas qu’on ne peut apprendre si l’on n’enseigne soi-mĂȘme, qu’on ne peut recevoir que si on a appris Ă  donner. Cette belle considĂ©ration philosophique ne doit pas, Ă  la maniĂšre de l’arbre qui masque la forĂȘt, cacher une rĂ©alité : le plus grand nombre des enseignants ne sont pas formĂ©s.
 
Être un bon pratiquant sincĂšre et motivĂ© n’entraĂźne pas devenir un bon enseignant ; brandir des « Dans » ou autres diplĂŽmes barbouillĂ©s de glyphes orientales n’a que peu de rapport avec un apprentissage concret de l’enseignement ; avoir acquis des titres en compĂ©tition n’est pas synonyme de qualitĂ© pĂ©dagogique. Qu’on ne s’y trompe pas, il est d’excellents enseignants sans diplĂŽme et de mauvais professeurs Ă©crasĂ©s sous le poids des papiers qu’ils ont gagnĂ©s de haute lutte ; toutefois, il est difficile d’accepter que l’on confie sa santĂ©, ses enfants, ses proches, soi-mĂȘme, Ă  des personnes n’ayant aucune qualification pĂ©dagogique.
 
Au-delĂ  des aspects concrets entourant la formation continuĂ©e des « cadres » et du partage des connaissances et pratiques, un point philosophique mĂ©rite d’ĂȘtre relevĂ© Ă  cet endroit de notre rĂ©flexion. L’éducation individuelle, sĂ©lective et compĂ©titive qui caractĂ©rise en gĂ©nĂ©ral des systĂšmes d’enseignement, et plus particuliĂšrement l’éducation sportive, est une source de progrĂšs personnel et social, mais aussi une conception rĂ©ductrice de la sociĂ©tĂ© et de l’autre. Si notre systĂšme d’enseignement (tous rĂ©seaux confondus) s’efforce d’échapper Ă  ce piĂšge Ă©ducatif auquel on pourrait lapidairement accoler la formule du philosophe « la guerre de tous contre tous », il n’en reste pas moins que l’image rĂ©flĂ©chie par les moyens de communication contemporains ne cesse de valoriser un monde oĂč performance, sport et argent vont de concert.
 
            b) Si on parlait d’ego ?
 
L’inflation constante de l’ego, est prĂ©judiciable au dĂ©veloppement harmonieux de la personne. Une sociĂ©tĂ© oĂč un enfant difficile est jugĂ© positivement comme « ayant du caractĂšre », oĂč la rĂ©ussite sociale est associĂ©e au droit et au besoin d’écraser l’autre, oĂč celui qui s’impose doit manifester une personnalitĂ© impossible Ă  vivre, n’est pas viable Ă  brĂšve Ă©chĂ©ance.Sur ce point, les sociĂ©tĂ©s traditionnelles, et parmi leurs pratiques notamment celles des Arts Martiaux, ont encore beaucoup de choses Ă  nous apprendre.
 
Afin d’éviter les modĂšles centralisateurs qui, Ă  terme, ne privilĂ©gient que la visibilitĂ© et le profit ou le laisser-faire commode, il serait souhaitable que des possibilitĂ©s de formations continues existent dans le milieu des Arts Martiaux. L’Art Martial authentique est fait pour ĂȘtre partagé ; la mise en lumiĂšre de sa richesse et de sa pertinence pour notre sociĂ©tĂ© en quĂȘte de repĂšres et de structures me semble une question d’avenir.
 
 
Conclusions
 
Certes les pratiques martiales ne sont pas le fin mot ou la panacĂ©e qui permettra Ă  notre petit monde de se porter mieux. Chaque Ă©poque a rencontrĂ© ses difficultĂ©s et le monde n’était certainement pas plus humain dans la Chine antique, en CorĂ©e sous les Tang ou au Japon mĂ©diĂ©val. Fuir dans le passĂ©, vers les objets, les autres ou mĂȘme en soi n’a jamais Ă©tĂ© une solution durable pour rĂ©soudre les questions que la vie nous pose. Il nous faut ĂȘtre lĂ . 
Les pratiques martiales traditionnelles sont sans nul doute une ouverture vers une autre dimension de l’humain qui fait dĂ©faut lorsqu’on se borne Ă  payer le prix des apparences et des mondanitĂ©s. Loin du tumulte des stades, des mĂ©dailles, des casses, des fantasmes de gloire, de pouvoir et de rĂ©ussite, ils peuvent apprendre Ă  vivre autrement que par procuration.
 
 
 
 
 
[1] Je me permets de renvoyer ici aux travaux d’Eric Caulier qui mettent fort bien en perspective les aspects symboliques de l’Art Martial tout en soulignant les genres littĂ©raires auxquels appartiennent leurs textes fondateurs. La mise en perspective critique souligne la portĂ©e spirituelle de l’Art sans verser dans les manipulations pseudo-Ă©sotĂ©riques qui sont malheureusement le lot de nombreuses publications. Son dernier ouvrage « Taijiquan, Mythes et RĂ©alitĂ©s » est un modĂšle du genre.