Les limites au cœur de la conception sociale

Réflexion à partir de projets d’action pour l’aide aux pays du Sud

Ph. Randin. Propos recueillis par Camille Petit

1 – S’interroger sur la notion de propriété conduit à la reconnaissance de l’autorité et de pouvoirs Imbriqués

La première question à se poser à propos de limites est celle de la propriété. Dans des communautés indigènes en Amazonie, la notion de propriété privée n’existe pas. Le terrain appartient à la communauté. En Afrique, sur un terrain donné, le chef a autorité sur quiconque. C’est en quelque sorte la délimitation du territoire qui confère le pouvoir. Suivant les régions, l’histoire amène différentes manières de faire. Même si certains modes politiques peuvent se rapprocher de façons de voir européennes, le terrain n’est jamais la propriété d’une personne privée. Il appartient à la communauté du village.

Une autre appréciation de la limite résulte des implications des différentes autorités qui motivent la perception d’impôts. A l’échelon du village, une déception réelle vient de ce que l’on ne voit aucun retour sur cette perception. Parfois des manières de faire de traditions divergentes se superposent. De façon concrète, lorsqu’une famille envoie de l’argent pour un clan, il lui faut compter avec le pouvoir traditionnel et l’impôt villageois est aussi fort que l’impôt national. Il y a des contrées où l’on peut craindre que rien ne revienne au village. Dans certains cas, l’impôt villageois justifie la réalisation d’une école ou d’un dispensaire. Parfois, un père camerounais peut procéder à la manière européenne.

 

2 – Pour l’appréciation d’un budget, poser une limite est une garantie de bon fonctionnement

Face à une demande de communauté locale ou d’un groupe de personnes reliées par une association, un budget est défini pour la réalisation demandée mais aussi pour définir les conditions de son fonctionnement. C’est un outil. Lorsqu’une école est construite, on peut considérer que le projet est fini mais il reste à obtenir l’engagement pour qu’elle puisse fonctionner et cela implique différentes manières de faire traditionnelles et modernes. La notion de responsabilité et le fonctionnement se partagent entre le clan et l’état.

Nous n’intervenons pas sur le fonctionnement des projets. Qu’il s’agisse du financement d’un bâtiment scolaire, d’un cours d’alphabétisation ou de fonctionnement technique. La limite est que chacun a sa vision des choses. Les demandeurs ont quelque-chose dans leur esprit, les bailleurs de fond autre chose. Une demande locale ne peut pas être acceptée telle quelle. Il faut effectuer un travail de traduction. Apprécier ce qu’il en est du besoin sur le terrain, quelle est la conception des choses. Par exemple, des villageois demandent une école. Il faut améliorer la formation scolaire. Cela permet de traduire un besoin local.

Il faut aussi définir la limite de l’aide. On se met un cadre pour une action. On s’impose à nous-mêmes un cadre pour les projets et on intervient à l’intérieur de ce cadre. On limite en fonction de ce que l’on connaît de la situation locale, du terrain. En relation avec le groupe ou pas, on essaie de garder l’assurance d’un contact avec les bénéficiaires. Il y a des demandes locales que l’on apprécie de différentes manières. Les gens sur place s’adaptent pour atteindre un effet d’impact. Les cadres prédéfinis permettent de voir où on va. De rester sur une ligne prédéfinie.

Il est des effets démultiplicateurs. L’outil performant permet un développement utile sur le long terme pour plus de personnes. Par exemple, pour la construction d’un atelier dont le but est d’améliorer le niveau de vie du bénéficiaire, la question se pose souvent de savoir s’il faut privilégier l’infrastructure ou l’amélioration immédiate. Pour un atelier d’artisanat, s’il en va de la situation d’une dizaine de femmes et que le coût d’investissement soit démesuré, on se limite à une intervention immédiate. L’expérience permet d’apprécier ce qui fonctionne en raison du dynamisme du groupe. Un projet peut réussir si un groupe est motivé.

 

3 – Les limites imposées par l’état sont aussi une garantie de pérennité

La situation politique peut être déterminante pour la réussite d’un projet. Il est important pour les partenaires d’apprécier le cadre et de voir si cela lui permet d’agir efficacement. Dans certains cas agir devient impossible. Pour un projet d’entraide à long terme, il se peut que des situations de conflit empêchent d’avancer. Pour un projet d’école, la construction est une chose mais il faut ensuite voir qui assurera la prise en charge des enseignants. Un partenaire local peut assurer le lien entre la demande locale et l’administration. Une grande majorité des projets a besoin d’un appui local. De son attribution dépend l’efficacité mais cela peut se faire de façon inverse suivant les cas.

A Haïti rien ne s’oppose à une intervention mais les difficultés apparaissent au cours du fonctionnement. En Birmanie, rien ne peut se faire sans que le chef de village donne son accord. Cela peut-être très long et difficile mais ensuite le fonctionnement est quasiment assuré. La relation de confiance avec le bénéficiaire est essentielle. Cela dépend de la demande. Un contrôle de l’état est nécessaire, qu’il s’agisse d’un projet d’adduction d’eau ou d’enseignement. Au Burkina Faso, la situation est celle d’un double pouvoir. Pour obtenir l’autorisation de construire une case, il faut l’accord du chef de terre, chef traditionnel et l’autorisation de la communauté sans laquelle il n’y aura aucune garantie de durée. Les deux niveaux d’autorité s’engagent à faire respecter chacun à son niveau. L’engagement contractuel peut rester verbal, il n’en est pas moins réel. Auprès des minorités ethniques du Vietnam, le chef traditionnel du village et le chef politique officiel doivent tous deux être consultés.

 

4 – La perception du temps est une variable difficile pour les prises de décisions. Elle est déterminante pour apprécier les améliorations escomptées

L’action dans le temps est vue différemment. Pour nous, on a besoin d’obtenir des fonds pour réaliser des projets dans un laps de temps raisonnable. On fournit des rapports dans ce sens et on essaie de fonctionner avec rapidité dans la limite des délais impartis. Mais sur le terrain la manière de faire en fonction du temps n’est pas du tout la même que la nôtre. C’est une autre limite à la collaboration. Après l’annonce ferme d’un délai maximum d’une semaine pour la décision sur les budgets, il peut s’écouler deux mois pour que la définition des projets parvienne. Le travail avec les groupements locaux est essentiellement l’apprentissage de la relation dans la durée.

Un projet qui marche bien génère une plus value qu’il faut faire apprécier dans la durée. Par exemple, l’adduction d’eau à Madagascar vise à faire bénéficier les femmes d’un important gain de temps dont le déficit se traduit par un déficit de scolarisation. La captation des sources et les canalisations améliore les conditions des villageois, tant en qualité d’eau qu’en qualité de vie. Le maintien en état des bornes fontaines et des canalisations nécessite une prise en charge par le groupe responsable tant pour les interventions en cas de dysfonctionnement que pour le coût du fonctionnement, (paiement par abonnement des utilisateurs ou à la barique). C’est un réel défi que cette gestion financière. L’impact positif se mesure à l’amélioration de la santé et de la scolarisation. La plus-value à terme dépasse de loin la vision de l’amélioration au début du fonctionnement.

Faire reconnaître le revenu réalisé est un élément moteur important. La vente de fruits permet parfois de réaliser un atelier pour faire sécher les fruits. L’apiculture reconnue peut sauver les arbres de la déforestation en faisant reconnaître l’intérêt du maintien des arbres à fleurs.

 

5 – Le projet d’intervention n’est qu’un outil voué à être pris en main par les personnes concernées

Les projets dans leur ensemble ne sont que des outils pour parvenir à l’amélioration de la situation locale. La sollicitation des réseaux est organisée pour la collecte des fonds. Des conseillers expérimentés permettent d’améliorer les projets. Les camps jeunes et les voyages solidaires préparés pendant près de huit mois permettent de démultiplier les communications interculturelles.

Ce qui est en jeu est la bonne compréhension mutuelle pour que les termes du projet soient de bons fondements.

 

Philippe Randin
Nouvelles Planètes
Propos recueillis par Camille Petit