Main basse sur les terres arables :  
vers un monde sans paysans ?

Alain Gascon

Les émeutes de la faim, qui éclatèrent en 2008 pendant la soudure estivale[1] dans 25 pays du Sud, ont réveillé la crainte ancestrale du retour des disettes qui ont scandé l’histoire des hommes. Une succession de mauvaises récoltes avait entamé les stocks alimentaires mondiaux et provoqué l’envolée des cours mondiaux des céréales et des oléagineux, notamment, qui stagnaient depuis 40 ans. En effet, démentant la prédiction de Malthus, la généralisation de la révolution des techniques agricoles avait entraîné le doublement de la production mondiale, l’augmentation de 50 % de production par habitant et, par conséquence, la stagnation des prix mondiaux (Antil, 2011, p. 6). Rappelons, toutefois, qu’en dépit de ces progrès indéniables, ni les pénuries ni les carences alimentaires n’avaient disparu, non pas seulement en Afrique, mais aussi dans les BRICS. Lula a lancé le Programme Fome Zero au Brésil et l’Inde subventionne les produits alimentaires de base. En outre, la « transition démographique », qui a notablement ralenti le rythme de la croissance démographique, conduit à la « transition urbaine » : dans le monde, les citadins sont désormais plus nombreux que les ruraux. Or, les villes, en s’étendant, mordent sur la SAU (surface agricole utilisée) et on y consomme toujours plus de viande et de lait. En conséquence, pourra-t-on, simultanément, alimenter les hommes, nourrir le bétail et remplir nos réservoirs d’éthanol ? Enfin, dans l’état actuel des techniques, un accroissement massif des rendements et de la productivité à grand renfort d’engrais et de machines épuiserait les sols et les ressources en eau. Sans nul doute, l’agriculture et l’élevage du xxie siècle peineront à satisfaire une demande en forte croissance qualitative et quantitative.

Les États, qui dépendent des importations agricoles et pourvus de devises (micro-États du Golfe et d’Extrême-Orient, Japon, Algérie, Arabie Saoudite) ou qui craignent une prochaine dépendance (Chine, Inde), ont entendu le coup de semonce de 2008. Depuis lors, ils se lancent dans une course éperdue aux terres « vierges » ou « mal utilisées » afin de sécuriser leurs importations alimentaires en y externalisant leur production. Des investisseurs publics et privés construisent d’énormes fermes monoculturales mécanisées uniquement destinée à satisfaire leur consommation. À la recherche de profits rapides et sans risque depuis la crise des subprimes, les firmes des États-Unis, de Grande-Bretagne les ont rejoints et investissent massivement dans l’agrobusiness, le nouvel eldorado. Tous ciblent des territoires en Afrique intertropicale, en Extrême-Orient et en Amérique du Sud et, secondairement, en Ukraine et en Asie centrale. On assiste, ces cinq dernières années, à l’accaparement (land grab) de dizaines de milliers d’hectares — voire de centaines de milliers — concédés à bail emphytéotique (30, 60, 90 ans), dans des conditions particulièrement opaques, à des consortiums internationaux. Pour quelques euros par an et par hectare, les autorités nationales, régionales et locales leur accordent des exemptions de l’impôt foncier, des taxes, des droits de douane sur les matériels importés et le libre rapatriement de leurs profits. Les personnels expatriés, payés en devise forte, bénéficient de privilèges fiscaux tandis que les employés autochtones, mal payés et le plus souvent saisonniers ou précaires, n’ont aucune protection sociale. L’accès des fermes, enclaves agro-industrielles exterritorialisées, est le plus souvent défendu par des gardes armés qui les protègent des actions des agriculteurs et agro-éleveurs autochtones expulsés de force de leurs terres ancestrales. Au mieux, on leur a versé une modeste indemnité en leur faisant miroiter un emploi, un lopin de terre, un logement, une école ou l’adduction d’eau ou d’électricité alors que les expatriés occupent les postes qualifiés et que la monoculture mécanisée ne fournit guère que 4 emplois pour 1 000 ha.

Cette aliénation de larges portions du patrimoine foncier aboutit, de fait, à l’abandon de la souveraineté de l’État sur une partie du territoire national, en retour de contrats léonins dont les clauses et les signataires demeurent « confidentiels ». Des bruits courent, accusant tel ou tel ministre, président, gouverneur… d’avoir perçu des pots de vin et de s’être octroyé, secrètement, quelques unes des concessions ou d’avoir bénéficié de participations dans les entreprises. Face aux protestations des autochtones évincés, recueillies par les chercheurs et relayées par des associations qui défendent leurs droits et, parfois, par les journalistes, les autorités et les groupes concessionnaires avancent toujours les mêmes arguments. L’urgence de la situation alimentaire dans le pays oblige à prendre des décisions, certes brutales et impopulaires, mais qui amélioreront, « malgré elles » et rapidement, le sort des populations touchées par les disettes. En effet, les profits dégagés par les l’exportation des produits des fermes agro-industrielles procureront les devises avec lesquelles on achètera à bas prix sur le marché international la nourriture qui fait défaut. Ils rappellent que cette greffe énergique des techniques « modernes » de production entraînera l’abandon de l’agriculture vivrière « traditionnelle » sur brûlis, extensive, itinérante et routinière et la fin de l’élevage nomade « retardataire ». Un grand « bon avant » vers le progrès technique déchaînera les forces productives ! Il freinera l’émiettement des exploitations en diminuant la pression sur la terre arable et sur les pacages, évitera le surpâturage et aboutira à la création de grandes fermes modernes. La main d’œuvre, ainsi libérée, sera disponible pour des emplois dans le secteur de l’industrie et des services. Ce scénario a un air de « déjà vu » et rappelle les plus mauvais souvenirs des crises agraires du siècle dernier : les fermiers des Raisins de la colère expulsés et précipités sur les routes des États-Unis, les moujiks « dékoulakisés », jetés au Goulag en URSS et les millions de paysans chinois morts de faim lors du Grand bon en avant (Lefort, 2011).

Mon propos tiendra en deux paragraphes : en premier, je m’appuierai sur les cas de l’Éthiopie, du Soudan et de la Somalie puis, à l’aide d’informations, fruit de mes lectures, j’essaierai de faire le point sur le Blitzkrieg sur les terres. Ainsi, en moins de dix ans, des firmes multinationales ont-elles acquis — et soustrait aux paysans et éleveurs africains — plus de 20 millions d’ha soit 200 000 km2 (2/5 de la France) ! Enfin, j’aborderai, en conclusion, le sort des vaincus, des faibles, sacrifiés à la spéculation foncière et financière après l’avoir été au socialisme, au progrès ou à que sais-je encore !

 

1.     Un cas emblématique : l’Éthiopie

L’Éthiopie est un cas emblématique car 3,2 millions ha (1/7 de la SAU) y ont été « transférés » à l’agro-industrie (2012). En outre, le gouvernement le revendique hautement en assurant que l’agriculture modernisée délivrera à jamais le pays des crises de subsistance et lui procurera de précieuses devises à l’exportation. Le ministère de l’Agriculture (MOA, 2011) multiplie les appels aux investisseurs et tient à jour la liste des concessionnaires et les termes des contrats signés, revus récemment à la hausse, mais modestement (Dessalegn, 2011). La presse a, toutefois, évoqué les réclamations des paysans et agro-éleveurs expulsés qui réclament une meilleure indemnisation, les emplois et les salaires promis. Elle a ainsi publié la lettre des autorités locales d’un district (wäräda) de la région-État de Gambélla exposant leurs doléances au président de la République. La moitié de la SAU y est accaparée par des concessionnaires en majorité étrangers (éthio-saoudiens, indiens, sud-coréens) en blocs supérieurs à 100 000 ha (Meckelburg, 2012 ; Gascon, 2012). En 2009, le ministère de l’Agriculture fit savoir que 3 millions ha de terres « vierges ou sous-utilisées » (sic.) étaient disponibles pour l’agro-industrie et 4 ans après l’annonce, ils ont trouvé acquéreur. Je fus d’autant plus surpris par la nouvelle, qu’après la récolte déficitaire de 2008, environ 10 % des Éthiopiens avaient reçu des aides alimentaires (Gascon, 2008). Est-ce bien le meilleur moyen de prévenir le retour des disettes ? Cette décision est d’autant plus déconcertante que les grandes fermes mécanisées de la vallée de l’Awash et du Rift, lancées sous Haylä Sellasé et devenues fermes d’État sous Mängestu, avaient été à l’origine désordres persistants parmi les paysans et agro-éleveurs expulsés (Gascon, 1994). Mälläs, et ses conseillers, pensaient qu’en lotissant les basses terres périphériques de l’Ouest, impaludées et peu peuplées, ils cantonneraient au loin les mécontents, d’ailleurs peu nombreux. C’était sans compter sur le désenclavement nécessaire à l’exportation des produits agricoles et sur le prosélytisme des missions protestantes dans les régions-États (Gambélla, Sud, Beni Shangul & Gumuz). Les plaintes des expulsés, portées par les pasteurs, parviennent à la capitale, désormais accessibles par des routes asphaltées, et puis à l’étranger.

Le gouvernement promeut des programmes de réinstallation, auxquels l’agro-industrie contribue, et resserre les contrôles administratifs, militaires et policiers des migrations internes et des journalistes. Ne risque-t-il, pas en rétablissant la précarité de la tenure paysanne, à l’origine de la chute de l’Ancien Régime et de Mängestu, d’ébranler son propre pouvoir ? En effet, feu le Premier ministre, Mälläs Zénawi a fait inscrire dans la constitution l’héritage de la réforme agraire de 1975. L’État, qui demeure propriétaire éminent du sol, en conséquence, peut décider de reprendre ce qu’il a octroyé en cas de mauvaise usage ou d’abandon. En 2009, il a voulu reproduire, en grand, le succès rencontré par la culture des fleurs coupées exportées en Europe par avion et dont l’Éthiopie est devenue en 5 ans le 2e producteur en Afrique, derrière le Kenya. Les serres, qui occupent 0,009 % de la SAU, procure 100 000 emplois, toutefois en majorité saisonniers (Gascon, 2013). On peut se demander si, en concédant 3,2 millions ha au lieu des 20 000 ha (soit 160 fois plus) consacrés principalement aux roses, le gouvernement n’en espérait pas la création de millions d’emplois ! Or, pour créer une multitude d’emplois, il n’y a guère que l’agriculture intensive (à l’exemple de la floriculture), de préférence familiale, qui puisse en procurer autant (Dufumier, 2013).

Au Soudan, sans surprise, le secret règne sur les accaparements de terre, observés à l’aide des images satellitaires, dans les nouveaux périmètres irrigués, au Nord de Khartoum et en Nubie au voisinage du barrage de Méroé. Issam Taleb (2008) a déployé beaucoup d’obstination, d’astuce, de psychologie pour obtenir la liste des bénéficiaires du land grabbing : Arabes du Golfe, Jordaniens, Saoudiens… et officiels soudanais. Le Soudan du Sud s’est soulevé pour que son pétrole, ses terres et l’eau du Nil échappe à la mainmise du Nord. En 2011, les réfugiés somaliens au Kenya fuyaient les chefs de guerre qui expulsaient les agriculteurs, hors-clans, des clans secondaires ou locuteurs de langues bantou, de leurs champs irrigués. Ils se taillent ainsi de grandes fermes dans les vallées du Jubba et du Wabi Shabeele comme le firent les Italiens pendant la période coloniale (Schlee, 2007). Au Kenya en 2008, les troubles qui accompagnèrent les élections présidentielles résultaient de la compétition pour les terres arables en périphérie des hautes terres.

2.     Le hold-up du siècle sur les terres arables dans le monde

Investissements et concessions de terres depuis 2010

 États investisseurs

Superficies

 

États bailleurs

Superficies

Chine

4,5 Mha

Philippines

5,2 Mha

États-Unis

3,2

Madagascar

3,7

Grande-Bretagne

2,5

Éthiopie

3,2

Malaisie

2,5

Congo RDC

2,8

Corée du Sud

2,3

Brésil

2,1

Arabie saoudite

2,1

Indonésie

2,1

Inde

1,8

Tanzanie

2

Suède

1

Soudan

1,6

Afrique du Sud

0,9

Bénin

1

Singapour

0,7

Chine

1

Qatar

0,6

Mozambique

1

Norvège

0,6

Liberia

0,7

Italie

0,6

Argentine

0,7

Australie

0,4

Cameroun

0,7

Japon

0,4

Ghana

0,6

Land Matrix 2012

(Le Monde, 14/08/12 et 13-14/09/12)

Ukraine

0,48

Cambodge

0,4

Mali

0,4

 
Il n’est pas facile de connaître l’étendue exacte des superficies « louées ou concédées » car les groupes agro-industriels internationaux, établis dans les paradis fiscaux, multiplient les sociétés-écrans. En outre, depuis que le président malgache Marc Ravalomanana, accusé d’avoir octroyé 1,3 million ha à Daewoo (Corée du Sud), a été chassé du pouvoir, les autorités contrôlent l’information. De fait, les chercheurs se heurtent à la dissimulation organisée par le pouvoir, mais sont aidés par la FAO et les institutions universitaires (Oakland Institute, IFRI, IRD) et par des ONG : Grain et Land Matrix dénoncent le land grabbing et GITPA[2] et HRW[3] soutiennent les expulsés devant les tribunaux. Le Monde, Courrier International, The Guardian, The Irish Times, RFI, la BBC et des sites Internet publient les enquêtes et le compte-rendu des procès intentés aux firmes. Déplorerons, toutefois, que les médias se contentent souvent de copier les dépêches sans vérifier ni compléter les lacunes des informations offrant ainsi aux autorités et aux firmes le prétexte pour démentir en bloc. Heureusement, les images satellitaires (Google Maps, Google Earth), accessibles avec un ordinateur ou une tablette, permettent de mesurer les progrès de l’extension des grands travaux de défrichements et d’irrigation tant en Éthiopie, qu’au Soudan, qu’en Amazonie, en Indonésie et que partout dans le monde. Rappelons qu’en Amérique latine et au Brésil notamment, enquêter sur l’accaparement des terres des indigènes expose à mettre sa vie en danger.

Alors que l’opinion commune attribue aux Orientaux et aux Arabes, « nouveaux riches », le rôle du méchant prédateur, la liste des acquéreurs montre qu’à côté de l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Chine, de l’Inde, de la Corée du Sud, Singapour et autres, on trouve en bonne place les États-Unis et le Royaume-Uni, l’Afrique du Sud et aussi la Norvège, la Suède et l’Italie. À part les Philippines, qui vendent à l’encan, semble-t-il, et leur main d’œuvre et leurs terres, l’Afrique concentre le plus grand nombre d’États bailleurs, principalement dans l’Afrique intertropicale. Brésil, Argentine et Indonésie, des États étendus et émergents, n’ont pas encore fermé leur frontière à la colonisation intérieure. Notons que la Chine, l’Ukraine et le Cambodge troquent une réforme agraire radicale pour l’appel aux IDE (investissements directs étrangers) des capitalistes. Les données de Land Matrix révèlent que plus de 60 % des paysans des États bailleurs ont été forcés de céder leurs terres. Moins de 10 % des agriculteurs et éleveurs concernés ont donné leur avis avant la signature des contrats et moins de 30 % ont été consultées de façon « limitée » (sic.). Moins de 15 % des firmes produisent pour le marché intérieur, moins de 35 % pour la consommation intérieure et pour l’exportation et près de la moitié d’entre elles travaillent exclusivement pour l’international (à près de 60 % pour le pays d’origine). Une autre carte croisant les données de la FAO — concernant la réduction de moitié de l’effectif des personnes sous-alimentées entre 1990 et 2015 — avec celles de Land Matrix démontre que beaucoup d’achats de terre ciblent des États toujours en proie disettes endémiques, notamment en Afrique.
 

Conclusion : malheur aux vaincus !

Cette gigantesque dépossession qualifiée par Christian Bouquet de « néocolonialisme  agraire » ne peut nous laisser indifférent car ceux qui l’organisent et la financent viennent de « chez nous ». Aux États-Unis, des enquêtes ont révélé que des fonds de retraite et même des Universités, avaient des participations dans des firmes agro-industrielles et possédaient des milliers d’hectares en réserve pour une future spéculation. Après les dégâts engendrés par la crise de la financiarisation de l’immobilier aux États-Unis, peut-on exposer la production agricole et la nourriture de millions d’hommes aux caprices d’une spéculation décidée au millionième de seconde par des ordinateurs ? Naturellement, ce brigandage n’est possible qu’avec des complicités locales. Les Sud-Soudanais, qui ont combattu pendant 50 ans pour gérer eux-mêmes les ressources de leur sol et de leur sous-sol, savent-ils que Nile Trading and Development (Texas) a acquis pour 25 000 $ et pour 49 ans, 400 000 ha et que le général Paulino Matip, le chef d’État-major, a aidé AIG à acheter 400 000 ou 1 000 000 ha (Oakland Institute, 2011) ?
 

La paresse intellectuelle a également sa part de responsabilité. Ainsi, des économistes à gage, des journalistes désinformés et des écologistes marron ressassent-ils, afin de discréditer les paysans et les éleveurs du Sud, quelques vieilles fables. Quarante après qu’Ester Boserup (1970) a démontré que l’agriculture itinérante sur abattis-brûlis avait un remarquable rendement économique, on continue de traquer, au nom de la biodiversité, de la protection de la nature et de la forêt « vierge » (sic.), les communautés de quelques milliers d’hommes qui la pratiquent encore au Congo, en Amazonie, en Indochine ou en Papouasie. On réveille de l’oubli, où elle aurait dû sombrer, la « tragédie des communs »[4] qui avance que les biens possédés par un groupe, notamment l’eau et la terre, étant à tout le monde, n’appartiennent à personne et sont exploités sans retenue, sans souci du développement durable (dirait-on de nos jours). Appuyée sur le « gros bon sens », elle défie le temps les travaux qui insistent sur le contrôle étroit des ressources communes dans les sociétés traditionnelles. Elles ne connaissent ni les titres de propriété, ni les cadastres, ni le droit romain, ni, non plus, le droit d’user et d’abuser : celui qui n’exploite pas, ou qui exploite mal, est dessaisi du droit d’usage du lopin ou de l’eau que la communauté lui a confié. Cette menace est bien plus efficace que tous les procès.

Dans le noble but de « sécuriser la tenure », les organisations internationales et des programmes subventionnés par les États (notamment les États-Unis de G.W. Bush par idéologie) proposent d’enregistrer les titres de propriété et d’établir des cadastres. La plupart du temps, les chefs locaux et les instruits profitent de leur influence pour s’attribuer la propriété personnelle de droits collectifs, de population peu alphabétisées. Les enquêteurs incluent ou excluent, suivant les cas ou leur humeur, tel ou tel usage comme le droits de ramasser du bois, les fruits tombés des acacias ou d’élaguer les haies qui font vivre les marginaux et aussi… les femmes[5] (Th. Basset). Alors que les agronomes conviennent maintenant que l’agriculture familiale, avec utilisation intensive de la main d’œuvre, assure le renouvellement de la fertilité, une productivité et des rendements élevés et, surtout, freine l’exode rural, bien des autorités prônent des solutions techniques coûteuses comme la mécanisation et le recours aux engrais.

Augmenter la production n’est pas qu’un problème technique : la révolution agricole ne se fera pas contre les paysans, mais avec leur concours. En Éthiopie par exemple, où environ 16 % de la population vit en ville (2007), se passer des paysans veut dire provoquer un exode rural massif dont le pays ne se remettra pas. Après avoir expérimenté les affres de la collectivisation, les Éthiopiens ont été incité à se convertir à la monoculture du maïs qui a entraîné la recrudescence de la malaria sur les plateaux où les habitants en étaient, auparavant, indemnes. Terminons par un parallèle historique entre les États-Unis de la grande crise et l’Éthiopie du xxie siècle. Dans le film que John Ford tira des Raisins de la colère, d’énormes tracteurs détruisent les maisons des fermiers saisies par les banques en même temps que leurs exploitations. Dans une vidéo, vantant sa contribution à la modernisation agricole, Karuturi[6] exhibe les bulldozers géants qui défrichent des milliers d’hectares à Gambélla. On peut augurer que les agro-éleveurs locaux, comme le fermier des années 1930, n’hésiteront pas à tirer pour défendre leurs terres. D’après des témoignages sûrs on a appris que les vaincus réagissaient : les évacuations ont donné lieu à des heurts avec la police et des « bandits » coupent les routes (Melakou, 2012). En acculant les populations autochtones à la défense armée, les autorités risquent de faire rebondir l’insécurité que cette région frontalière du Sud-Soudan troublé a connue dans les années 1990-2000.

 

Alain Gascon
Professeur émérite Institut français de géopolitique Université Paris 8
Ancien chargé de cours à l’INALCO

 

Bibliographie

Antil Alain, La ruée sur les terres agricoles. Quel impact pour l’Afrique ?, Paris, IFRI, 2011.

Boserup Ester, Évolution agraire et pression démographique, Paris, Flammarion, 1970.

Dessalegn Rahmato, Land to Investors: Large-Scale Transfers in Ethiopia, FSS Policy Debates Series, n°1, June, Addis Ababa, 2011.

Dufummier Marc, « Les évolutions nécessaires pour les agricultures africaines, des réserves de productivité », Colloque : L’accès aux terres agricoles en Afrique subsaharienne, une des clés du développement, IFRI, 24/06/2013.

Gascon Alain, « Les enjeux des aménagements hydro-agricoles en Éthiopie et en Érythrée », Les Cahiers de la Recherche-Développementn° 38, p. 33-48, 1994.

Id., « Oublier Malthus : Éthiopie, la crise alimentaire surmontée ? », Hérodote. Revue de géographie et de géopolitique, « Les enjeux de la crise alimentaire », n° 131, 4e tr., 2008, p. 73-91.

Id., « À l’ouest du nouveau. La ruée vers les terres « vierges » périphériques en Éthiopie », BAGF-3, 2012, p. 389-398.

Id., « Agribusiness, Cultural and Social Changes in the Ethiopian Lowlands », 18th International Conference of Ethiopian Studies, Dirre Dawa (29 0ct-3 Nov 2012).

Id., « Les fleurs ne donnent pas de paille : les cultures florales conquérantes autour de la Nouvelle Fleur », B. Charlery de la Masselière, B. Thibaud, V. Duvat (dir.) Dynamiques rurales dans les pays du Sud, l’enjeu territorial, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, p. 51-64, 2013.

Lefort René, « The Great Ethiopian Land-Grab: feudalism, Leninism, neo-liberalism… the more things change », Open Democracy (31/12), 2011.

Meckelburg Alexander, « “Land-Grabbing” in Ethiopia. A Historical Perspective from Gambella, South-western Ethiopia », Deutsch-Äthiopischer Verein E.V. Juni, 2012, p. 10-13.

Melakou Tegegn, « Ethiopia », IWGIA-The Indigenous World, 2012, p. 414-420.

Ministry of Agriculture, Yä sefari märétoch lemat [Agro-industrial farms], Addis Ababa, 2011.

Schlee Günther, « Conflict Resolution and Reconciliation as a Component of the Improvement of Farming Systems Project (IFSP) », W.G.C. Smidt & Kinfe Abraham (eds.), Discussing Conflict in Ethiopia, Zürich, Berlin, Lit Verlag, 2007, p. 119-144.

Taleb Issam, 2009, Les enjeux géopolitiques des « délocalisations » au Soudan, M2, IFG, Paris 8.



[1]. On a consommé la récolte de l’année précédente avant le début de la moisson de l’année en cours.

[2]. Groupe international travail pour les peuples autochtones

[3]Human Rights Watch

[4]. Hardin Garret, « The Tragedy of the Commons », Science, 1968.

[5]. Témoignage de Th. Basset à propos de l’Atlas foncier de Côte d’Ivoire.

[6]. Premier producteur mondial de rose. Originaire de Bangalore, établi en Éthiopie (Wäliso).