Communautés ?

Par Ignace Berten

Avons-nous besoin de communautés pour vivre ? Faire communauté, d’une manière ou d’une autre, est-il une condition d’une vie véritablement humaine ? On ne peut répondre à de telles questions sans se demander d’abord de quoi on parle en disant communauté.

Dans le monde ancien, la majorité des gens étaient profondément insérées dans leur milieu. Ils ne pouvaient survivre en dehors de cette communauté : tribu, village. Communauté constituée de différents liens : famille, selon des modèles divers, institutions sociales, religion, etc. Mœurs et comportements, relations sociales, obligations et droits, tout était très cadré et encadré. Seuls quelques esprits particulièrement libres et forts pouvaient s’en affranchir, parfois au péril de leur vie, à l’image de Socrate.

 

1. L’individu et la personne

La modernité a signifié l’émergence de l’individu. Les droits humains définis lors des révolutions américaine et française, aussi bien que la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 consacrent essentiellement les droits des individus face à la puissance de l’État. Les libertés proclamées sont d’abord individuelles. Notre société est marquée par une certaine prédominance de l’individualisme. La survalorisation de l’accomplissement personnel, immédiat si possible, va dans ce sens : les liens, y compris ceux du couple, sont certes importants, mais ils ne valent que pour autant qu’ils contribuent à l’épanouissement personnel. D’où la grande fragilité de tous les liens.

Un apport fondamental de la tradition chrétienne à la culture européenne est le concept de personne. Ce concept et l’expérience culturelle et politique qui en dérive ont permis que s’affirme l’individu. Cette affirmation de l’individu présente un caractère éminemment positif par la valorisation de la liberté. Mais une dimension essentielle de la personne est menacée : la personne est fondamentalement relationnelle. Elle n’existe, ne se développe et ne s’accomplit que par et dans la relation. On sait les dégâts psychologiques qui ont pour cause des relations de rejet, d’abandon ou de violence dans la toute petite enfance. On dénonce, dans le milieu de travail, les effets dramatiques des attitudes de harcèlement ou des exigences de productivité qui peuvent conduire jusqu’au suicide.

La qualité du milieu relationnel et la cohésion sociale dans la dignité sont des requêtes fondamentales de l’humain. La réponse à cette exigence ne passe pas nécessairement par la communauté. Mais on peut se demander quelle place y a-t-il pour la communauté dans cette culture marquée par l’individualisme.

 

2. Il y a communauté et communauté

La communauté va de la cellule familiale à la communauté des nations ou la communauté mondiale, en passant par la communauté nationale et la Communauté européenne (devenue depuis Union européenne), sans oublier les communautés scolaires, les communautés nées dans la mouvance de mai 68, les communautés de base en Amérique latine ou ailleurs, la Oumma ou communauté mondiale des musulmans, les communautés de travail, la communauté homosexuelle, et les communautés religieuses… Un même mot désigne donc des réalités extrêmement diverses, du plus rigide et totalitaire, contrôlé et enfermant, dans le cas de la secte, au plus dilué quand il s’agit de la communauté mondiale, qui n’a plus qu’un contenu très vague et souvent supposé plus que réel.

Entre tous ces usages, il y a cependant un élément commun : l’idée de lien. La communauté est ce qui fait lien ou qui résulte d’un lien, que ce lien soit rigide ou souple. Ce lien implique une volonté consciente ou une volonté supposée de vivre ensemble. Ce lien peut dans certains cas ou certaines situations être imposé. Il en était ainsi dans la communauté villageoise autrefois. Même si quelqu’un a pu entrer librement dans un groupe sectaire, différents procédés (chantage, conditions financières) peuvent contraindre au maintien du lien contre la volonté du sujet. De même dans la dite communauté nationale, une population ou partie d’une population régionale peut vivre cette appartenance comme une contrainte injuste. Dans le rapport entre communauté et liberté, on peut considérer que ces situations correspondent à des dérives de la réalité de la communauté ou de ce qui est visé par ce concept.

 

3. Le lien communautaire

Le lien communautaire peut être plus ou moins fort ou plus ou moins lâche, tout comme le sentiment d’appartenance qui est couplé à ce lien.

Certains liens impliqués dans la réalité d’une communauté peuvent être de fait imposés. À partir du moment où je suis citoyen d’un État, je suis membre de la communauté nationale, que je le veuille ou non, que cela me plaise ou non (à la limite, je puis seulement m’exiler et renoncer à ma nationalité). Cela implique droits et devoirs. Dans ce cadre, je puis assumer ou non les responsabilités engendrées par cette appartenance, en particulier au niveau politique (participation consciente au processus électoral, par exemple), mais aussi au niveau de la loyauté civique (en ce qui concerne la fraude fiscale, par exemple). De même, à un niveau moins clair et exigeant à l’heure actuelle, en ce qui concerne l’Union européenne, qui est aussi une forme de communauté politique, même si le terme de Communauté européenne n’existe plus.

Il n’en va pas de même en ce qui concerne la communauté mondiale ou la communauté des nations : le lien se réduit à l’appartenance commune à l’humanité. La responsabilité par rapport à cet ensemble que constitue l’humanité est beaucoup plus diluée, mais n’est pas absente : enjeux de justice, de paix et de respects des droits humains fondamentaux.

À la différence de la communauté nationale qui s’impose, – même lorsqu’on milite pour la défaire au profit d’une communauté régionale plus réduite, – d’autres liens communautaires, plus ou moins forts ou plus ou moins lâches sont libres, en particulier en ce qui concerne l’appartenance à une religion. On sait combien dans la majorité des pays musulmans il y a là un droit qu’il est pratiquement impossible de faire valoir (délit d’apostasie). Je suis membre de l’Église catholique parce que de quelque sorte j’y suis né en raison de mon milieu familial, ou parce que j’ai décidé d’y adhérer. Je puis librement ratifier mon appartenance reçue, je puis aussi librement décider de quitter cette Église, et cela à tout moment. C’est ce que veulent signifier de façon quelque peu brutale ceux qui demandent à être « débaptisés » ou à être rayés des registres de baptême, ce qui d’un point de vue  administratif est un non-sens : le registre de baptême prend acte d’un fait. Je puis demander, ce qui se fait, qu’il soit précisé dans ce registre que je n’appartiens plus à l’Église catholique. Et cette liberté est pleinement reconnue.

Dans la mouvance de mai 68 de multiples projets communautaires ont vu le jour. Beaucoup n’ont pas tenu dans la durée, pour toutes sortes de raisons. Certaines de ces communautés étaient proprement anarchistes, expression de la libération sexuelle entre autres.

En ce qui concerne l’Église catholique, il y a l’appartenance générale à cette Église (signifiée au départ par le baptême), et il y a l’appartenance plus concrète à une communauté paroissiale, bien que celle-ci puisse plus ou moins souvent être très artificielle en termes communautaires. Mais il y a aussi les communautés religieuses, les communautés de base, les communautés nouvelles.

 

4. Pour une éthique de l’appartenance communautaire

Arrêtons-nous ici aux communautés au sens fort du mot (même si, ici encore, le lien peut être plus ou moins intense), c’est-à-dire les communautés pour laquelle l’appartenance est librement choisie et qui supposent un degré plus ou moins important de vie en commun (pas nécessairement d’habitat commun), que ces communautés soient d’inspiration religieuse ou non.

Wikipédia, dans l’article consacré à Communauté, dit : « Dans les communautés humaines, l’intention, la croyance, les ressources, les besoins ou les risques sont des conditions communes affectant l’identité des participants et le degré de leur cohésion. » Ces différents éléments peuvent être présents selon des intensités assez variables.

On peut préciser quelques critères éthiques qui devraient caractériser toute communauté. Ces critères sont aussi des balises qui permettent d’éviter les manipulations ou les dérives sectaires. La liste ci-dessous ne prétend nullement être exhaustive.

  • Une communauté est fondée sur une intention, un objectif partagé, un projet. Il importe qu’il y ait le maximum de clarté à ce sujet et que, dans un État de droit, cet objectif soit publiquement déclaré. L’entrée dans la communauté suppose que cet objectif soit partagé, celui-ci pouvant cependant parfois évoluer au cours du temps, du fait que les circonstances changent. Cette évolution doit pouvoir autant que possible être réfléchie de façon participative
  • L’adhésion dans un Etat aximum de clarté à ce sujet et que cejectif partagé. iser toute commun  doit être libre, ce qui implique aussi la liberté de quitter la communauté. De son côté la communauté a le droit et le devoir de déterminer des critères clairs de participation et d’adhésion ; elle a le droit aussi d’exclure un membre, parce qu’il ne correspond plus à l’objectif ou au projet de la communauté, parce qu’il n’en respecte plus les règles fondamentales ou parce qu’il porte gravement atteinte à la possibilité du vivre ensemble, à condition que les procédures soient clairement établies. Dans certains cas, il peut y avoir certaines conditions prévues de part et d’autre en cas de rupture (par exemple du point de vue économique, ou de préavis en cas de logement).
  • Le maximum de clarté est nécessaire au sujet de ce sur quoi la personne qui adhère à la communauté s’engage, ce que la communauté peut attendre ou exiger de lui, à tous les niveaux, et dans certains cas du point de vue économique.
  • Dans toute communauté, il y a fonction et exercice de pouvoir. Il importe aussi qu’il y ait le maximum de clarté à ce sujet. Certaines communautés sont de ce point de vue plus démocratiques ou participatives, d’autres plus autoritaires. L’intégration dans la communauté suppose l’adhésion libre à la forme de pouvoir qui la régit. Si le style est plus autoritaire, cela ne signifie cependant pas que ce pouvoir soit soustrait aux exigences éthiques fondamentales de respect des personnes, d’objectivité et de transparence maximale.
  • La participation exige de tous la loyauté quand aux objectifs, quant aux valeurs ou croyances déclarées, quant à l’implication ou à la contribution personnelle (en termes d’engagement, de temps disponible, de participation économique…), quant au respect des procédures, etc.
  • Un équilibre est à trouver, différent selon le type de communauté, entre espace personnel, liberté d’initiative et de mouvement, et engagement dans le projet proprement communautaire, participation aux responsabilités, adoption libre d’un certain style et de règles communes.
  • Par rapport aux fragilités des personnes, la communauté doit mesurer ce qu’elle est capable d’assumer. La générosité n’y suffit pas. Un discernement est nécessaire, tant pour la qualité de la vie de la communauté que pour le bien des personnes elles-mêmes. Un minimum d’équilibre affectif des personnes engagées et du climat communautaire sont indispensables.
  • Un signe de la santé de la communauté est aussi son ouverture vis-à-vis de l’extérieur, sa capacité d’accueil, sa présence dans un milieu, selon des modalités qui peuvent être très diverses en fonction du type de communauté.

 

En conclusion

La communauté n’est bien entendu pas la seule réponse au besoin de lien ; elle n’est pas non plus la seule réponse au développement d’un projet commun. Elle est une réponse possible. Elle n’est pas une réponse facile : nombre de projets communautaires ont échoué, se sont étiolés. Des communautés, y compris des communautés religieuses anciennes ou nouvelles, peuvent être le lieu de grandes souffrances pour les personnes, de solitudes affectives, d’enfermement, de véritables violences symboliques et affectives. Les communautés sont une chance, mais elles peuvent aussi avoir besoin de processus de guérison ou de réconciliation. Et il y a des circonstances où il est préférable de décider de mettre fin à la vie communautaire pour le bien et l’équilibre de toutes les personnes.

Dans ce monde marqué par l’individualisme, la compétition et la violence des relations sociales, les communautés vivantes sont le signe d’une possibilité et d’un équilibre de vie différents, d’un sens humain et spirituel porteur de vie. Elles sont importantes pour les personnes, pour la société, mais aussi pour l’Église.

Ignace Berten