Deux mots sur “image et abstraction”

Par Ambrogio Galbiati

L’image

 

Si l’on peut s’étonner que dans l’histoire de l’art, une époque voie surgir un mouvement d’expression couramment appelé abstraction, peut-être faudrait-il rappeler comment s’établit la relation entre l’art et l’image avant d’évoquer la place de l’abstraction dans l’expression.

Le terme d’image, jusqu’à la fin du XIX°, désignait des oeuvres d’art (peintures, sculptures) et leurs dérivés (gravures, tapisseries etc.). La naissance de la photographie, du cinéma et l’introduction de nouvelles techniques de reproduction au XX° ont  fait proliférer le nombre des images au point que de nos jours non seulement nous en sommes submergés mais plus encore, nous souhaitons distinguer ce qui est art de ce qui est produit ou reproduit mécaniquement sans pour autant être artistique et qui pourtant relève du domaine de l’image.

   La possibilité de démultiplication a produit deux effets : d’une part la nécessité d’une distinction entre images – réalisations originales, uniques – et images – multipliables – , et d’autre part un effet que je qualifierais de problème. Si on produit autant d’images et si celles-ci font toujours l’objet d’une demande, n’est-ce pas au fond que cette demande répond à un manque, celui d’une image qui nous satisfasse ?

   En revenant au premier de ces effets, il faudrait peut-être,  donner aux oeuvres d’art un nom. Dire par exemple que la peinture, telle que nous l’avons connue, est figurative ; c’est à dire une peinture qui dé-figure ce que nous voyons dans la  réalité, car chaque peinture est, à des degrés différents, une abstraction par rapport à elle.

Sur un front nous avons une peinture de figures, et en face un mot : l’abstraction.

Ce dernier est entré dans le vocabulaire des arts à partir du début du XX°, période  pendant laquelle on assista à la naissance de l’art moderne.
 

Les prémisses de celles-ci  datent de la deuxième moitié du XIX°,  surtout en France, et prennent des noms différents : Impressionnisme, Symbolisme, art Nabis, art Nouveau… toutes ces tendances étaient redevables du système de représentation instauré à la Renaissance et perpétué par les Académies, celui de la perspective.

 

Ce sont les nouveaux acteurs du début du XX° qui, depuis Paris, bousculent la représentation traditionnelle. Leurs noms : Matisse, Picasso et Braque surtout. Ces artistes effectuent un travail critique des éléments constitutifs de la construction perspective : l’espace, la lumière et la couleur. Picasso et Braque en particulier, arrivent, après un processus de déconstruction, à inventer de nouveaux signes expressifs sans pour autant annuler le rapport avec l’objet /sujet.

Cet  énorme travail d’invention fut appelé Cubisme, mais aussitôt, nombre de peintres se réclamèrent de lui sans avoir véritablement saisi les enjeux des deux novateurs. Ce fut ainsi que les signes nouveaux inventés par Picasso et Braque devinrent pour les autres l’expression d’une rhétorique de la modernité, dont le rayonnement fut immédiat à l’étranger : futurisme (Italie), cubo-futurisme, rayonnisme (Russie)  et autres.

Le grand écart avec Picasso et Braque  c’est que ces derniers avaient travaillé à partir d’une tradition continue et établie de la peinture française, alors que ailleurs, (pour des raisons politico- culturelles associées au rejet des statu quo de leur pays d’origine), on greffait de façon artificielle sur des cultures différentes ces symboles de la modernité.

 (Celle-ci, par exemple,  me semble être une véritable abstraction)

  

L’abstraction 

L’abstraction ? Avant tout il y a des peintres qui se réclament d’elle, chacun à partir de prémisses différentes et à des époques différentes. Ces peintres ont développé à travers leur travail, leurs idées au sujet de l’abstraction.  Mais abstraction par rapport quoi ?

Comme on le rappelait plus haut, toute peinture est à un degré plus ou moins élevé une abstraction par rapport au réel.  Ressentir la nécessité de franchir le seuil de l’identifiable est un phénomène nouveau dans l’histoire de la peinture ; c’est un « passer outre » en apparence radical, qui souligne le besoin, de la part des peintres, de raconter autrement son propre rapport à la réalité. Je voudrais rappeler qu’il y a eu, dans le passé préhistorique, des phénomènes semblables (v. au néolithique les passages qui précèdent la naissance de l’écriture).

Peut être  que ce passage, l’abstraction, serait apparenté à la recherche d’horizons  qui caractérise nos sociétés,  une recherche du sens.

Sommairement, on peut considérer l’histoire de l’abstraction en peinture comme un parcours en étapes.

La première avant 1920, regroupe des peintres comme Franz Kupka, Wassily Kandinsky, Kazimir Malevitch,  Piet Mondrian, les fondateurs, qui partant de l’idée d’un réel tel qui leur avait été transmis par la tradition, arrivent par soustraction à effacer la relation directe avec les objets de ce réel d’origine.

La deuxième étape, vers la fin des années vingt, dans les années trente et se prolongeant jusqu’à l’après guerre, est marquée par les acquis formels du cubisme et les théories  développées par les peintres fondateurs. Imprégnée d’esprit de géométrie, elle est la réaction, l’opposition extrême aux formes figuratives de la propagande politique, qu’elle combat.

Après la deuxième guerre mondiale un troisième volet, issu lui du cubisme  et du surréalisme, trouve son expression en France dans les thèmes intimistes, ou en se refugiant dans le mysticisme religieux.

Un quatrième passage, pendant et après la deuxième guerre, concerne les peintres américains qui, en quête d’identité, sont marqués par les idées du Surréalisme. Ils s’orientent résolument vers l’adoption des formes abstraites, et en même temps s’interrogent sur ce qu’est le sujet « the matter » de la peinture.

Je dirais, avec le savoir d’aujourd’hui, que ces peintres semblent avoir eu comme objectif l’idée de réintroduire du corps – non pas son image – dans la peinture, thème qui avait été soigneusement évacué dans la peinture issue du cubisme en Europe.

Les corps – toute forme matérielle – dans la peinture de tous les temps, étaient une abstraction par rapport aux corps véritables. C’était comme si ces peintres prenaient la question de la peinture à l’envers : ils partaient d’une idée de l’abstraction pour revenir aux corps. Mais leur grand mérite a été d’assumer une nouvelle responsabilité face à un geste très signifiant pour l’homme, celui de la peinture,  dont oublier les racines avait causé tant de dégâts en Europe.

A suivre…

Ambrogio Galbiati