La nuit lumière

Par Eric Binet

La lumière est pour les ténèbres
Ce sont les ténèbres qui l’appellent et parfois la nomment
La lumière joue à la trace comme l’origine dans notre développement
En elle-même inatteignable, invisible

Nous sommes de cette ombre et de ces recoins
Où nos plis inlassés pourraient la désespérer, mais inlassablement la nichent
L’enfouissent en la chair terreuse, en l’opacité de nos idiomes

La lumière ne saurait être vue, elle donne à voir

 

La Lumière est trop éclatante pour ma vue.
Et pourtant, tout ce que je vois, c’est grâce à elle que je le distingue, comme un oeil trop fragile voit, grâce au soleil, tout ce qu’il aperçoit, sans pouvoir cependant regarder le soleil lui-même.
Mon intelligence demeure impuissante devant ta lumière ; elle est trop éclatante. L’œil de mon âme est incapable de la recevoir, et il ne supporte pas même pas de rester longtemps fixé sur elle. Mon regard est blessé par son éclat, dépassé par son étendue ; il se perd dans son immensité et reste confondu devant sa profondeur.
O lumière souveraine et inaccessible ! O vérité totale et bienheureuse ! Que tu es donc loin de moi et pourtant je suis près de toi !
Tu échappes presque entièrement à ma vue, tandis que je suis moi, tout entier sous ton regard.
En tout lieu rayonne la plénitude de ta présence et je ne te vois pas. C’est en toi que j’agis et que j’ai l’existence, pourtant je ne puis atteindre jusqu’à toi. Tu es en moi, tu es tout alentour de moi et je ne puis te percevoir” . (1)


De ce diamant une pépite ferait-elle la lumière du regard ?
Capacité à voir, éclair de raison et aptitude à la compréhension
Concept en chemin vers l’idée, cœur en partance vers la tendresse
Comme si nous étions partie prenante du kaléidoscope

L’impalpable lumière est active, communicative, marquante
Et le concept définit ce qu’il cherche et trouve ce qu’il a défini
Et le cœur est de la nuit des commencements
Conquête sur l’obscur et la rivalité

 

O nuit ! toi qui m’a guidée,
O nuit ! plus aimable que l’aurore,
O nuit ! toi qui as uni
L’Aimé avec son aimée,
L’aimée en son Aimé transformée” .(2)


Tandis que les voiles durent
Que les couleurs soient des modulations de la lumière
Et que les ombres soient des ombres portées

Cependant, nos amours toujours se découvrent en des complicités nocturnes
Réflexions de désir, suggestions d’aubes attendues
Réminiscences d’étincelles et reflets d’éclair qui ne dit pas son nom
Leurs ombres ne nous protègent que peut-être

Seule la nuit peut parler à la nuit, car la lumière l’éblouirait
Seule cette parole est éclairante car la ténèbre n’est pas le dernier mot

Heureusement Il est “descendu aux enfers” (3)

non, il n’a pas été abandonné au Shéol (4)


La figure se forme à la ressemblance

Pour la tenace dignité de l’éclaireur
Sur le casque du mineur, ou la lampe au pied
La lumière ne le précède que d’un pas
Et ce pas l’atteste

Entre les baguettes de plomb, les rets des soudures pesantes qui nous tiennent
pièce après pièce, segment après segment, pas à pas,
chacun dessine son image, pour l’offrir à la lumière
Solstice d’hiver, lumière née dans la nuit de notre naissance
Fulgurance affirmée dans la nuit de notre mort, solstice d’ailleurs
Proposition dans la nuit de ce jour après jour

Vitrail


(1) Anselme de Cantorbery (1033-1109), Opera Omnia T II, 111-122, Pouchet, Cerf.
(2) Jean de la Croix (1542-1591), Œuvres Complètes, Desclée de Brouwer, Bibliothèque européenne, Cantiques de l’âme V, p.382.
(3) Symbole des apôtres, reprenant celui d’une profession de foi baptismale usitée dans l’église de Rome au 3ème-4ème siècle, consolidé en Aquitaine à la fin du 6ème – début du 7ème siècle et officialisé par Innocent III (1160-1216).
(4) Gestes des Envoyés 2,31 Actes des Apôtres dans la traduction d’André Chouraqui, Desclée de Brouwer, 1977 – écho de Ps 16,10-11.