La trame des faubourgs de Paris

Formation, liminalité et mixité sociale 

A. Aragon

Paris est composĂ© de quartiers, d’entitĂ©s spatiales plus ou moins dĂ©limitĂ©es qui forment la mosaĂŻque urbaine d’une ville Ă©tonnante. Paris est fait de mondes multiples, divers et interconnectĂ©s, oĂč chaque pas peut faire franchir une « quasi- frontiĂšre » urbaine, et faire passer d’un monde Ă  un autre. La citĂ© est en Ă©volution constante, en formation permanente : l’espace parisien s’est Ă©tendu « par strates successives, denses et concentriques » (1), et la ville est « le produit de sĂ©dimentations des vagues d’immigration » (2). 

Dans ce tissu, en transformations constantes, les faubourgs sont une strate particuliĂšrement sensible et mouvante. PeuplĂ©e par des immigrants, hier comme aujourd’hui. 

Un reflet des dynamiques socioéconomiques  qui ont concourru à la formation de la cité

Il est une part de ces faubourgs qui reflĂšte peut-ĂȘtre plus que les autres les dynamiques socio-Ă©conomiques qui ont formĂ© la citĂ© depuis ses origines et qui sont encore lisibles, malgrĂ© l’ébullition des transformations actuelles,  dans le quadrillage urbain. C’est le quartier formĂ© par les anciens faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin au cƓur du 10e arrondissement.

Ce quartier (3) est dĂ©limitĂ© au sud par le Grands-Boulevards, au nord par le boulevard Magenta puis par la rue de Paradis, Ă  l’est par la rue d’Hauteville et Ă  l’ouest par la rue de Lancry.  

Les dynamiques de population, mĂȘme si elles s’inscrivent de maniĂšre trĂšs stricte et visible dans le maillage de la gĂ©ographie urbaine, dĂ©bordent cet espace. Elles sont connectĂ©es vers d’autres lieux, dans Paris, en Île de France ou dans le monde, Ă  travers les rĂ©seaux sociaux des habitants. Plus que toutes autres peut-ĂȘtre, du fait d’une marginalitĂ© par rapport Ă  la grande citĂ© qu’elle borde et d’une grande activitĂ© dont cette mĂȘme citĂ© profite et dĂ©pend. 

Je propose dans cet article de revenir sur la formation historique de ce quartier, afin de  rĂ©flĂ©chir sur les dynamiques urbaines, sociales et identitaires Ă  l’Ɠuvre dans cet espace, appelĂ© jadis faubourg (4).   

Mon questionnement sera double :
– tout d’abord – mise en perspective temporelle -, comment se sont formĂ©s les faubourgs de Paris? Que reste-t-il  de cette liminalitĂ©/extĂ©rioritĂ©/diffĂ©rence, caractĂ©ristique et symbolique du faubourg originel?
– ensuite, comment les groupes qui vivent et pratiquent cet espace, aujourd’hui, s’approprient-ils la dĂ©limitation gĂ©ographique en question ? Quels dĂ©fis et quels enjeux le brassage des nouveaux arrivants pose-t-il pour le quartier et pour la citĂ© ? 

Étant moi-mĂȘme apprenti sociologue, travaillant sur les migrations dans un autre continent, et tout nouvel habitant du quartier, ce sont quelques pistes de rĂ©flexion fruit de promenades, d’observations, et de rencontres, que je propose ici plutĂŽt que les rĂ©sultats d’une enquĂȘte de terrain prolongĂ©e. 
 
 
‱ De la plaine fertile au faubourg : IVùme siùcle – XVIùme siùcle
 

Le territoire du quartier est initialement une terre de bois et de marĂ©cages au nord de LutĂšce, traversĂ©e par un bras de la Seine qui coule Ă  l’emplacement de l’actuelle rue du ChĂąteau d’Eau et des Petites Écuries. C’est « une plaine sans fin, cultivĂ©e en certaines de ses parties, boisĂ©es en d’autres, avec un unique chemin qui la traverse du Sud au Nord [probablement l’actuelle rue du Faubourg Saint-Martin] » (5) . Au VIĂšme siĂšcle, sur un morceau de graviers Ă©mergeants, au bord de cette chaussĂ©e romaine menant Ă  Senlis et aux Flandres, (Saint-Denis, situĂ© sur cet axe ne sera important que plus tard), des catholiques fondent l’église Saint-Laurent qui au fil de la colonisation des marĂ©cages allait devenir la grande paroisse de ces terres aux portes de Paris (6).  Au dĂ©but du XIIĂšme siĂšcle les religieux lazaristes fondent la « LĂ©proserie de Saint-Lazare », qui allait possĂ©der une grande partie des terres pendant prĂšs de cinq cents ans. Jusqu’au XVIIĂšme siĂšcle, la vocation de ce territoire et de ses habitants allait ĂȘtre directement liĂ©e Ă  ces deux institutions religieuses : cet espace serait essentiellement consacrĂ© Ă  l’agriculture et demeurerait extĂ©rieur Ă  Paris. 

Au XIIĂšme siĂšcle, pour prĂ©venir les risques d’invasion et dĂ©fendre la ville, Philippe Auguste ordonne la construction d’une enceinte, qui sera renforcĂ©e puis agrandie sous Charles V jusqu’à la frontiĂšre actuelle entre le 3e et le 10e arrondissements. Par cette enceinte, le roi coupe les faubourgs de la ville. Mais la croissance de la ville est dĂ©jĂ  amorcĂ©e et les limites de Paris seront repoussĂ©es progressivement . Victor Hugo Ă©voque cette croissance comme une force irrĂ©pressible : « Philippe Auguste (
) emprisonne Paris dans une chaĂźne circulaire de grosses tours, hautes et solides. Pendant plus d’un siĂšcle, les maisons se pressent, s’accumulent et haussent leur niveau dans ce bassin comme l’eau dans le rĂ©servoir. Elles commencent Ă  devenir profondes, elles mettent Ă©tages sur Ă©tages, elles montent les unes sur les autres, elles jaillissent en hauteur comme toute sĂšve comprimĂ©e, et c’est Ă  qui passera la tĂȘte par-dessus ses voisines pour avoir un peu d’air. La rue de plus en plus se creuse et se rĂ©trĂ©cit ; toute place se comble et disparaĂźt. Les maisons enfin sautent par-dessus le mur de Philippe Auguste, et s’éparpillent joyeusement dans la plaine sans ordre et tout de travers, comme des Ă©chappĂ©es. LĂ , elles se carrent, se taillent des jardins dans les champs, prennent leurs aises. 

L’apparition des faubourgs, une extension de la ville dans un paysage rural

DĂšs 1367, la ville se rĂ©pand tellement dans les faubourgs qu’il faut une nouvelle clĂŽture, surtout sur la rive droite, Charles V la bĂątit. Mais une ville comme Paris est dans une crue perpĂ©tuelle. (
) L’enceinte de Charles V a donc le sort de l’enceinte de Philippe Auguste. DĂšs la fin du quinziĂšme siĂšcle, elle est enjambĂ©e, dĂ©passĂ©e, et le faubourg court plus loin ». (7) 

A partir du XIVĂšme siĂšcle, les charges de la ville s’alourdissant, quelques habitants Ă©migrent hors de ses limites et c’est ainsi que naissent les faubourgs, peuplĂ©s Ă  l’origine de petits artisans, de jardiniers, maraĂźchers et vignerons. Pour tenter d’enrayer l’extension d’une ville qui deviendrait difficile Ă  contrĂŽler, les rois ont interdit de bĂątir dans les faubourgs, qui de ce fait gardent jusqu’au XVIIIĂšme siĂšcle leur visage rural aux maisons dispersĂ©es et aux communications malaisĂ©es. (8)   
 
 

‱ Des faubourgs à la ville : XVIIùme –XVIIIùme

Pourtant, dĂšs 1644 apparaissent les dĂ©buts de l’urbanisation du faubourg avec la crĂ©ation d’un lotissement dans un clos Ă  la limite de l’actuel 9e et 10e arrondissements, le hameau de la Nouvelle France, qui devait rester un centre populaire pendant quelques siĂšcles. À peine vingt cinq ans plus tard, en 1670, Louis XIV, estimant que la puissance française Ă©tait bien Ă©tablie, ordonne la destruction de l’enceinte de Charles V et, sur son emplacement, l’amĂ©nagement d’une large promenade plantĂ©e : les « grands boulevards ». En remplacement des portes Saint-Denis et Saint-Martin des anciennes enceintes, le roi fait constuire deux arcs de triomphe. DĂšs lors, les Ă©changes entre la ville et les faubourgs se multiplient, le processus d’urbanisation s’accĂ©lĂšre en dĂ©pit de l’interdiction de construire dans les faubourgs : 

Une urbanisation dans les  prolongement  des grands axes de la ville ancienne

La porte Saint Martin

« l’urbanisation au lieu de se faire en noyaux denses et serrĂ©s, progresse de façon centrifuge le long des faubourgs, qui rayonnent dans le prolongement des grands axes de la ville ancienne ». (9)  

Au dĂ©but ce sont essentiellement des artisans qui s’y installent, mais avec les travaux d’amĂ©nagement du « Grand Égout » (10) (1737-1766) et avec les cessions des terres des religieux (1770-1773), le territoire est rapidement loti et de plus en plus de maisons de la haute bourgeoisie sont construites (11).  ParallĂšlement Ă  ces changements, les Grands Boulevards, devenus lieux de promenade, voient fleurir de nouvelles activitĂ©s liĂ©es Ă  la mode et au divertissement (thĂ©Ăątres, magasins de textiles, coiffeurs, etc.). Ils voient aussi apparaĂźtre les dĂ©buts d’une industrialisation (manufactures de porcelaine, soieries, ateliers de confection, etc.). AttirĂ©s par le dynamisme Ă©conomique de la capitale en mutation, les provinciaux viennent en masse des campagnes : l’exode rural commence. Il faut loger les nouveaux travailleurs. Les faubourgs explosent. (12) 

En 1784, pour faire Ă©tat de la rĂ©alitĂ© urbaine de Paris, Louis XVI annexe Ă  la citĂ© la strate des faubourgs  et repousse les frontiĂšres de la ville Ă  l’enceinte des Fermiers GĂ©nĂ©raux.
 
‱ Industrialisation, popularisation, immigrations : XIXùme-XXùme
 

Au XIXĂšme siĂšcle, l’exode rural et l’industrialisation de Paris vont façonner durablement le quartier. Deux Ă©vĂšnements majeurs transforment et amplifient les dynamiques Ă  l’Ɠuvre : la construction du canal de l’Ourcq et ses prolongements dans Paris et la construction de la gare du Nord et de la gare de l’Est. 

Station de MĂ©tro Chateau d’eau

Le quartier se trouve au confluant de ces nouveaux axes de transport. L’ouverture, par Haussmann, d’avenues larges et dĂ©gagĂ©es facilite la circulation, et, rapidement, le quartier devient un des plus importants nƓuds d’échanges Ă©conomiques et humains qui assurent la dynamique de la ville. Dans cette Ă©bullition, le petit artisanat fleurit, les commerces aussi, tout comme les thĂ©Ăątres et les lieux de divertissement sur les Grands Boulevards.

Les bouleversements Ă©conomiques couplĂ©s Ă  l’amplification du processus migratoire issu des campagnes font venir des millions de provinciaux dans la capitale. Paris change alors d’échelle. Les nouveaux arrivants s’installent principalement dans les anciens faubourgs oĂč il y a encore de l’espace constructible. Les garnis, chambres meublĂ©es louĂ©es aux nouveaux arrivants, se dĂ©cuplent. Les hĂŽtels particuliers du XVIIIĂšme sont encaissĂ©s, leurs corps de logis rasĂ©s et les jardins supprimĂ©s. 

Le monde frivole et bourgeois est sur les Grands Boulevards. A l’intĂ©rieur, dans les cours, est la misĂšre et la surpopulation. 

Et peu à peu, la haute bourgeoisie cÚde la place aux nouveaux arrivants, négociants et ouvriers.

Qui sont ces nouveaux arrivants ? Ce sont des provinciaux pour la plupart venus de toute la France. On trouve dans les ateliers de confection des immigrants venus du Pas de Calais, de la rĂ©gion parisienne, du Limousin, du Puy de DĂŽme, du Gard, du Gers, des Bouches du RhĂŽne, de la Moselle, du Bas-Rhin, mais aussi des Ă©trangers de LiĂšge, du Brabant, de Suisse, d’Espagne, d’Italie ou d’Allemagne (13).  Un grand nombre de travailleurs sont des saisonniers qui au fil des ans dĂ©cident de rester Ă  Paris et font venir leur famille. 

Boutique de confection – Rue du Faubourg Saint Martin

Ils s’établissent dans ces faubourgs oĂč il y a du travail et oĂč sont les seuls logements accessibles. Ainsi, une dynamique migratoire est perpĂ©tuĂ©e tout au long du XIXĂšme et du XXĂšme siĂšcles. SitĂŽt que diminue le flux de migrants de l’exode rural, ce sont de nouveaux migrants venant de plus loin en Europe, de plus loin en Afrique, ou d’Asie, car le besoin en main d’Ɠuvre demeure constant, et ce flux va se perpĂ©tuer tout au long du XXĂšme siĂšcle. Leur venue s’explique en fonction de liens historiques, religieux, familiaux ou culturels, ou imaginaires, avec la France, et Ă  travers leurs rĂ©seaux sociaux.

 
 
‱ IdentitĂ©s/altĂ©ritĂ©s dans le faubourg : activitĂ© Ă©conomique et multiculturalitĂ©


Le quartier possĂšde aujourd’hui une forte identitĂ©, une identitĂ© mosaĂŻque constituĂ©e par l’imbrication des diffĂ©rents groupes immigrants qui cohabitent dans le faubourg. Les arrivants successifs ont su trouver leur place dans le quartier, en perpĂ©tuant la vocation commerciale du faubourg dans le commerce de dĂ©tail, dans l’industrie de confection, et en inscrivant leurs activitĂ©s dans le quadrillage local, dans une rue, dans un passage, dans un segment de construction, cour ou corps de bĂątiment. 

Lorsque l’on franchit la Porte Saint-Denis, on arrive dans la rue du Faubourg Saint-Denis fourmillante d’activitĂ©s et de bruits, fidĂšle Ă  la rue qui existait au XIXĂšme siĂšcle. Le grand nombre d’épiceries marocaines, algĂ©riennes, turques, indiennes, chinoises, ou des Ă©piceries fines Ă  la française, les boucheries casher, halal et traditionnelles sont autant de lieux d’activitĂ©s, de repĂšres autour desquels s’organisent les diffĂ©rents groupes de clients et de commerçants qui font vivre l’économie locale et entretiennent chaque tradition alimentaire. Les bars et les cafĂ©s qui attirent jour et nuit des habitants du quartier, de Paris et d’ailleurs sont de vĂ©ritables institutions locales animĂ©es au rythme des musiques de tous styles et de tous pays.

Lorsque un peu plus haut dans la rue on tourne Ă  droite pour entrer dans le passage Brady, on est brusquement projetĂ© dans une Little-India et un Little-Pakistan (14) comptant une dizaine de restaurants en enfilade. A vrai dire, le passage Brady est bien plus qu’un passage faisant communiquer la rue du Faubourg Saint-Denis, le boulevard de Strasbourg et la rue du Faubourg Saint-Martin. C’est une vraie destination. Les restaurants aux dĂ©corations Ă©vocatrices et les Ă©piceries tout aussi exotiques qui se sont implantĂ©s dans ce passage Ă©troit et couvert, en font l’endroit le plus touristique du quartier. Mais derriĂšre la visibilitĂ© des commerces, il faut voir les centaines d’habitants, d’origine indienne et pakistanaise et d’ailleurs, qui vivent dans les hauts immeubles du passage, derriĂšre la verriĂšre. De la mĂȘme façon, on ne saurait nĂ©gliger la prĂ©sence des salons de coiffure indiens, turcs ou d’Afrique sub-saharienne, qui ont presque remplacĂ© les boutiques de textiles d’il y a Ă  peine vingt ans, tĂ©moignant du dĂ©veloppement et du renouvellement des activitĂ©s.

Lorsque l’on sort du passage, tournant Ă  gauche puis Ă  droite dans la rue du ChĂąteau d’eau, on se retrouve dans le territoire des ongleries et des salons de coiffure afro-antillais, oĂč se rend essentiellement une clientĂšle d’origine antillaise et africaine. Continuant la rue, toujours vers l’est, en direction de la place de la RĂ©publique, on tombe au pied de l’imposante Mairie du 10Ăšme arrondissement construite lors du pic populationnel du quartier. Lorsqu’il s’avance vers le sud sur la rue du Faubourg Sait-Martin, le passant est surpris du nombre de boutiques de confection de vĂȘtements pour enfants qui bornent la rue et qui, en quasi-totalitĂ©, sont tenues par des personnes d’origine chinoise. 

Une multiculturalité ambiante. Des itinéraires qui se croisent mais demeurent bien distincts.

Passage Brady

Plus loin, dans cette mĂȘme rue qui porte le nom de l’ancien faubourg, les immeubles cossus et les portes cochĂšres alternent avec des portes dĂ©labrĂ©es ; laissant entrevoir la vĂ©ritable mixitĂ© sociale et culturelle du quartier oĂč co-existent des français de classe moyenne, des ouvriers clandestins originaires de Chine ou d’ailleurs, conduisant tantĂŽt des camions de livraison, tantĂŽt de grosses voitures luxueuses. Ainsi se mĂȘlent des chinois naturalisĂ©s français, des Ă©tudiants de plus en plus nombreux, des personnes d’origine maghrĂ©bine et subsaharienne. Il s’y mĂȘle toujours plus de « bobos parisiens (15) » venus chercher une vitalitĂ© cosmopolite et des espaces plus grands pour des loyers infĂ©rieurs Ă  ceux d’autres quartiers de la ville.

Chacun, ancien habitant ou nouvel arrivant, s’approprie le quartier Ă  sa façon, y crĂ©e ses habitudes, construit son rĂ©seau social, pratique le quartier, la ville – et le monde – selon des itinĂ©raires qui parfois se croisent, mais demeurent toujours bien distincts. GĂ©nĂ©ralement, les turcs vont Ă  l’épicerie turque, les sikhs Ă  l’épicerie indienne. Il est trĂšs rare de voir une chinoise se faire couper les cheveux par une antillaise. Il s’agit alors d’apprĂ©hender l’impact de la multiculturalitĂ© ambiante qui caractĂ©rise le quartier. Il semble que les groupes co-habitent en respectant des frontiĂšres organisationnelles et structurelles. Ces frontiĂšres sont elles explicites, intĂ©grĂ©es ? Les codes de la rue sont-ils choisis, acceptĂ©s ? Ces frontiĂšres sont-elles nĂ©cessaires, Ă  quoi servent-elles ? Que veulent-elles dire, que reprĂ©sentent-elles pour les diffĂ©rents acteurs du quartier ? Les questions se posent plus en terme d’intuition et d’usage que d’institution officielle. Sans doute est-ce le signe d’une rĂ©elle vitalitĂ©. 

 
 
‱ Ruptures et continuitĂ©s du faubourg : liminalitĂ©s et fonctions
 

Si la mixitĂ© est le caractĂšre du quartier, elle est aussi le signe d’un retard/manque d’intĂ©gration

Le faubourg persiste Ă  travers les siĂšcles, et demeure une sorte de seuil privilĂ©giĂ© pour une ville qu’il borde et observe sans vĂ©ritablement la rejoindre. Depuis le champ agricole aux portes de la ville du temps de la royautĂ©, l’entassement des garnis surpeuplĂ©s du XIXĂšme siĂšcle, jusqu’aux commerces multiples de nos jours, il est l’espace oĂč la ville se dĂ©veloppe, le lieu d’arrivĂ©e des hommes, lieu de production pour la ville, et lieu incontournable du divertissement. Il est aussi l’altĂ©ritĂ© de la ville oĂč se gĂ©nĂšre peu Ă  peu l’altĂ©ritĂ© qui sera progressivement intĂ©grĂ©e. C’est l’espace d’ « un peuple qui a su se perpĂ©tuer malgrĂ© les changements » (16), pas tant dans son identitĂ© mais dans sa fonction et dans sa relative autosuffisance : « le faubourg se suffit Ă  lui-mĂȘme, il existe non point repliĂ© sur lui, mais indiffĂ©rent Ă  la ville, avec une pointe de feinte et de coquetterie dans cette indiffĂ©rence.» (17)  

Cette autosuffisance ne signifie pas de rupture avec l’intĂ©rieur de la ville, bien au contraire, c’est une capacitĂ© de fonctionnement propre qui permet aux quartiers du faubourg Saint-Denis et du faubourg Saint-Martin d’établir des connexions avec le reste de la ville, voire le reste du monde, indĂ©pendamment de Paris. Comme on l’a vu, les vagues successives de migrants ont su mettre Ă  profit les possibilitĂ©s d’accueil, de production et de liminalitĂ©, du faubourg en l’adaptant aux nouveaux enjeux de l’espace Ă©conomique. Le secteur de la confection semble s’ĂȘtre parfaitement adaptĂ© aux logiques du commerce de l’ùre globale en se dotant de nouveaux marchĂ©s et en se projetant vers de nouveaux espaces.  Sur la rue du Faubourg Saint-Martin, les artisans du XIXĂšme siĂšcle cousaient essentiellement pour les parisiens –aujourd’hui, chaque semaine le passant peut ĂȘtre surpris de retrouver dans cette rue Ă©troite un Ă©norme camion de livraison portant l’un de ces grands conteneurs Maersk oĂč l’on a dĂ©chargĂ© des centaines de rouleaux de tissus provenant de Chine, et que l’on rechargera de vĂȘtements d’enfants cousus dans les ateliers du quartiers par une main d’Ɠuvre chinoise pour ĂȘtre vendus ailleurs, probablement loin, avec le label « Made in France ». 

La distance inscrite entre le quartier Saint-Martin et le noyau historique de la ville n’est pas seulement une diffĂ©rence d’organisation ou d’activitĂ©. Elle est aussi perceptible d’un point de vue urbanistique –le caractĂšre du « faubourg » se maintient par une limite concrĂšte, anachronique, mais inscrite dans l’espace. L’ancienne enceinte de Charles V exerce encore un pouvoir que le tracĂ© des arrondissements entĂ©rine. Les « grands boulevards » sont une frontiĂšre urbaine que le passant perçoit spontanĂ©ment lorsqu’il passe de la rue Saint-Martin Ă  la rue du Faubourg du mĂȘme nom. Le boulevard de SĂ©bastopol n’a rien Ă  voir avec son prolongement vers le nord, le boulevard de Strasbourg. 

Une activitĂ© qui sait s’adapter aux nouvelles contraintes.

Camion chargeant une cargaison – Rue du Faubourg Saint Martin

Par ces persistances, le quartier est « le fruit d’un lent enracinement des Ă©lĂ©ments de l’occupation et de l’utilisation de l’espace. (
) Cet enracinement s’intĂšgre nĂ©cessairement dans une structure antĂ©rieurement constituĂ©e du parcellaire, des axes de dĂ©placements, des pĂŽles d’attraction. Comme tout espace, il est fondĂ© sur la notion de continuitĂ©, c’est-Ă -dire qu’il ne connaĂźt pas d’obstacle, de barriĂšre interne. S’il y a limite, cloisonnement, il y a alors juxtaposition d’ensembles spatiaux au sein desquels se crĂ©ent des caractĂšres, une structure, une vie propres ». (18)
 

Dans toutes ces dynamiques – urbaines, sociales et Ă©conomiques-, il n’est pas toujours aisĂ© de distinguer ce qui constitue une continuitĂ© ou une rupture car tout est mutation et processus. L’adaptation Ă  de nouvelles contraintes ou de nouvelles logiques doit-elle ĂȘtre perçue comme une rupture ou comme une continuitĂ© ? A partir de quel seuil de changement doit-on parler de rupture ? L’interrogation est prĂ©sente dans toute rĂ©flexion sur le changement des sociĂ©tĂ©s, mais soulignons la difficultĂ© propre qu’elle soulĂšve ici.  Tout en perpĂ©tuant certaines dynamiques primordiales du quartier, les nouveaux arrivants le transforment irrĂ©mĂ©diablement. Les chinois de plus en plus nombreux le transforment nĂ©cessairement. Les « bobos parisiens » participent Ă  la vitalitĂ© du quartier tout en la condamnant Ă  long terme si l’enchĂšre des loyers provoque (et cela commence dĂ©jĂ ) l’expulsion des populations modestes vers la banlieue, au profit de l’arrivĂ©e significative de nouvelles populations. Dans toute ville, certains habitants peuvent choisir librement leur quartier, d’autres n’ont pas ce choix. Demain, le 3e et le 10e arrondissement seront peut-ĂȘtre aussi nettement sĂ©parĂ©s qu’aujourd’hui, mais peut-ĂȘtre qu’au contraire la gentrification de ces quartiers aura jetĂ© une trame de classe moyenne, plus homogĂšne, dans tout Paris ? 
 

‱ Les dĂ©fis du faubourg sont les dĂ©fis de la citĂ© : diversitĂ©, intĂ©gration et vivre ensemble
 

Ce quartier affiche une forte identitĂ© car les acteurs qui y vivent et y travaillent affirment chacun leur appartenance Ă  un groupe – ethnique, culturel ou social – ou Ă  une toute autre entitĂ© de rĂ©fĂ©rence. 

Cette diversitĂ© peut reprĂ©senter une richesse, une opportunitĂ© qui fait du quartier, un espace oĂč les altĂ©ritĂ©s se mĂ©langent, et de Paris, une ville cosmopolite. Depuis un autre point de vue, certains penseront que cette diversitĂ© culturelle porte en germe le communautarisme et les conflits entre les groupes. Selon une autre vision encore, cette diversitĂ© est source d’incomprĂ©hension et de peur, peur d’une altĂ©ritĂ© perçue comme une menace identitaire pour la citĂ© et pour la nation. 

Chaque citadin se reprĂ©sente la ville et la vit en fonction de son histoire et de son expĂ©rience, –milieu social, Ă©ducation.

Force est de constater que la ville est le rĂ©sultat de la concentration de la population et qu’au plus fort de son activitĂ©, elle se peuple grĂące Ă  ses immigrants. Comme le disent les dĂ©mographes, pour la France, comme pour les pays dĂ©veloppĂ©s « l’immigration est le destin» (19). Ce sont les migrants qui permettront de pallier les effets du vieillissement de la population et assureront son renouvellement.

La notion d’intĂ©gration est fort complexe, tant dans sa dĂ©finition, ses modalitĂ©s que dans son Ă©volutivité (20).  

CaractĂšre d’un espace Ă  la marge et intĂ©gration

 EntrĂ©e de cour – Rue Martel

Elle est essentiellement ce processus qui consiste Ă  « passer de l’altĂ©ritĂ© la plus radicale Ă  l’identitĂ© la plus totale » (21).  La logique du « Vivre ensemble » ne se crĂ©e pas sur dĂ©cret. Elle ne relĂšve certainement pas des dynamiques d’intimidation qui poussent les Ă©trangers Ă  se cacher aux marges de leur groupe. Le levier primordial de l’intĂ©gration est sans aucun doute le respect mutuel. Elle accepte la diversitĂ© et suppose le respect des altĂ©ritĂ©s. DiversitĂ© et mixitĂ© sont justes et nĂ©cessaires.

Le quartier du faubourg garde Ă  travers les Ăąges son caractĂšre de passage, de sas. A ce titre, il peut  servir de modĂšle d’intĂ©gration dans la ville.

Si l’on comprend que la gentrification est un danger (car au-delĂ  de l’appauvrissement culturel et la musĂ©ification du quartier, elle signifie que les loyers augmentent, qu’un quartier populaire cesse de l’ĂȘtre et qu’une nouvelle population pourra remplacer les anciens migrants qui seront prĂ©cipitĂ©s dans les espaces de marginalitĂ©, banlieues le plus souvent), peut ĂȘtre faut-il repenser constamment la place qu’il convient de reconnaĂźtre aux espaces « Ă  la marge » de la citĂ© principale et reconnue, intĂ©grer aussi ces espaces dont la fonction est essentielle pour le centre de la citĂ© dont la lĂ©gitimitĂ© de tout temps reconnue ne peut perdurer sans l’équilibre complĂ©mentaire des quartiers qui concourent Ă  son activitĂ©.
 
(1) Eric Hazan, L’invention de Paris, Paris, Seuil, 2002, p.16-17
(2) Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Paris Mosaïque, Paris, Carlmann-Lévy, p.11.
(3) Administrativement la mairie considÚre le faubourg Saint-Martin et le faubourg Saint-Denis comme deux quartiers contigus séparés par le boulevard de Strasbourg. Dans le cadre de cette étude je les considÚre indissociables tant par leur histoire que par leur activité actuelle.
(4) Faubourg : mot apparu au XIVĂšme siĂšcle, venant de « hors du bourg » : « partie d’une ville qui dĂ©borde ses enceintes, ses limites ». Le terme « faubourien/faubourienne » est apparu au 1801 pour dĂ©signer les habitants des faubourgs. (DĂ©finition : Le Petit Robert 2002).
(5) Alexis Martin, Paris : Histoire du X e arrondissement, Paris, Res Universis, 1990 (1e parution 1892), p.9.
(6) Pour une histoire du 10e arrondissement, voir Laure Beaumont-Maillet, Vie et histoire du Xe arrondissement, Paris, Hervas, 1991.
(7) Victor Hugo citĂ© par Hazan, op. cit., p.17-18 [In Victor Hugo, Notre Dame de Paris, « Paris Ă  vol d’oiseau », 1832.]
(8) Beaumont-Maillet, op. cit., p.26.
(9) Hazan, op. cit., p.147
(10) Le Grand Égout coulait le long du bras mort de la Seine et rĂ©coltait des eaux usĂ©es et les immondices de cette partie de la ville en les portant lentement vers la Seine. C’était un flux de putrĂ©faction et de mauvaises odeurs. Son amĂ©nagement au XVIIIĂšme siĂšcle consista d’abord dans l’accentuation de sa pente et dans l’augmentation du drainage par les eaux de la butte de Belleville, puis ensuite dans sa canalisation souterraine.
(11) Beaumont-Maillet, op. cit., p.28.
(12) Les propos d’un auteur de guides parisiens de l’époque sont Ă©clairants: « Paris est comme le centre de l’Univers : on quitte les villes, on dĂ©serte les campagnes pour se rendre dans cette capitale immense. C’est la rage de presque tous les peuples, c’est la folie des hommes ». CitĂ© par Daniel Roche (dir), La ville promise : MobilitĂ© et accueil Ă  Paris (fin XVIIe – dĂ©but XIXe), Paris, Fayard, 2000. [In Doppet, Les numĂ©ros parisiens, ouvrage utile et nĂ©cessaire aux voyageurs Ă  Paris, A Paris, Imprimerie de la VĂ©ritĂ©, 1788.]
(13) Roche, op. cit., p.217.
(14)  Le Passage Brady n’est en fait qu’une partie des communautĂ©s indiennes et pakistanaises situĂ©es principalement au nord du 10Ăšme arrondissement et Ă  l’est du 18e.
(15)  L’appellation « bobo » dĂ©signe communĂ©ment les « bourgeois-bohĂšme » venus s’installer dans les quartiers populaires des grandes villes, et contribuant ainsi au processus de gentrification de ces quartiers. Elle est parfois utilisĂ©e avec humour, rarement avec mĂ©pris, et j’entends l’employer ici sur un ton neutre, pour dĂ©signer une population jeune et dynamique, relativement aisĂ©e, « bourgeois-bohĂšme » et qui bien souvent s’assume comme telle.
(16)  Pierre Sansot, Poétique de la ville, Paris, Payot-Rivages, 2004, p.424.
(17)  Idem, p.424.
(18)  Bernard Rouleau, Villages et faubourgs de l’ancien Paris: Histoire d’un espace urbain, Paris, Seuil, 1985, p.10.
(19)  François Héran, Le temps des immigrés : Essai sur le destin de la population française, Paris, Seuil, 2007.
(20)  L’intĂ©gration est comme l’identitĂ© ou l’altĂ©ritĂ© un des thĂšmes clĂ© des sciences humaines et sociales qui soulĂšve des questionnements multiples. Pour une approche sociologique de cette notion, je renvoie le lecteur Ă  l’ouvrage de Dominique Schnapper, Qu’est ce que l’intĂ©gration, Paris, Folio-Gallimard, 2007.
(21)  In Abdelmalek Sayad, La double absence : des illusions de l’émigrĂ© aux souffrances de l’immigrĂ©, Paris, Seuil, 1999, p.307.