Le pouvoir de l’image

Par Gérard Bonnet

Un véritable cheval de Troie

Plantons d’abord le décor en évoquant quelques images anciennes ou actuelles qui posent bien la question. On ne nous a pas appris en général à nous méfier des images, on ne nous a pas enseigné comment nous en garder. Au contraire, on disait à l’enfant que nous étions : “Sois sage comme une image”, et quand nous étions sages, on nous remettait une image, une belle image, une image d’Epinal si possible, ou bien une image St Sulpice, et la boucle était bouclée. Sage comme une image, avec une belle image, on ne pouvait rêver mieux.

Tout cela est sans doute très lointain, on ne parle plus de cette façon dans le monde actuel, et les gens ne sont plus aussi naïfs qu’on a pu l’être autrefois. C’est vrai, mais il ne faudrait pas oublier ceci que nous enseigne la psychanalyse : ce qui  a été inculqué pendant tant et tant d’années au cours des générations précédentes, on le transmet inévitablement sans en avoir toujours conscience : a travers nos mots, nos attitudes, nos façons de voir, nos expressions. Et ce qui faisait partie de notre esprit conscient, se retrouve dans les générations actuelles, mais à l’étage en dessous du psychisme, dans nos bagages inconscients. Et ce n’est pas mieux, c’est même parfois plus encombrant.

Ce qui fait que les spectateurs d’aujourd’hui sont moins naïfs que ceux du temps passé en surface, et heureusement, alors qu’en profondeur, ils le sont davantage. Il suffit d’observer les enfants, mêmes petits, dès qu’une image quelque peu attirante survient sur le petit écran, une belle image, leurs yeux brillent aussitôt d’un éclat singulier. Et c’est vrai aussi pour les adultes, même s’ils ne s’en rendent pas toujours compte. Inconsciemment les spectateurs d’aujourd’hui ne sont pas plus préparés que ceux d’autrefois à se méfier des images, de l‘immense troupeau de moutons d’images, qui inonde tous les champs que nous traversons.

Or aujourd’hui, il faut le dire, les loups sont entrés dans la bergerie, et sous la laine des moutons, toujours aussi moelleuse, aussi séduisante, des loups se cachent : les images sont toujours aussi belles, elles sont même plus belles que jamais, car on les travaille toujours plus, et pourtant elles perdent tous les jours un peu plus de leur innocence. Les loups sont entrés dans la bergerie, et la bergerie rentre en nous comme dans un moulin. Ce qui fait que la légende de l’enfant sage, d’autant plus sage qu’il collectionne les images, risque fort de se transformer bientôt en une autre histoire tout aussi célèbre  et qui est moins réjouissante : celle de la ville de Troie que nous raconte Homère et aussi Virgile au livre 2 de  l’Eneide.

Troie a été la victime de l’invasion successive de deux images : la première, celle de la belle Hélène, une femme superbe amenée par Paris, et qui a attiré derrière elle comme des mouches une nuée de grecs qui ont assiégé la ville pendant de longues années. Mais Troie a résisté. Et c’est alors qu’Ulysse, le rusé Ulysse, a inventé une nouvelle image, autrement redoutable, celle d’une idole sous la forme d’un cheval, le fameux cheval de Troie, et celle-là a suffi pour provoquer la ruine définitive de la ville. Quand on pense qu’il aurait suffit aux troyens de fouiller les entrailles de cette image comme le suggérait un certain Laocoon pour voir ce qu’elle avait dans le ventre et qu’ils ne l’ont pas fait ! C’est de l’histoire ancienne, sans doute, mais elle est symbolique du pouvoir que possède l’image sur les humains depuis toujours, et surtout des dommages qui en résultent pour ceux qui s’y laissent prendre. Et Dieu sait si elle a marqué l’histoire !

 

L’hypnose et ses enseignements

J’en arrive maintenant à une histoire plus récente, celle de l’hypnose, qui a largement dominé la scène de l’approche psychique durant tout le 19ème siècle et qu’on pratique encore en bien des lieux aujourd’hui. Il s’agit d’une technique assez fantastique qui permet  d’agir sur la volonté d’un individu et de lui faire accomplir des actes, ou d’amener en lui certaines transformations auxquelles il ne peut parvenir tout seul. II y a bien longtemps que la psychanalyse a renoncé a pratiquer l’hypnose, – on en réserve l’usage à certains problèmes très précis -, mais il n’en reste pas moins que l’hypnose a toujours beaucoup à nous apprendre, même aujourd’hui.

Il faut en effet noter ceci : on n’hypnotise pas avec des odeurs, on n’hypnotise pas non plus par le toucher, en faisant goûter des mets délicieux, tout cela pourrait à la limite constituer des mises en condition, ou des moyens annexes. Par contre, on hypnotise avec des mots et surtout des images, ce qui veut dire que le voir accompagné de mots constitue le canal de plus efficace, quand un être humain veut agir en profondeur sur un autre à distance, et lui faire accomplir des actes sans qu’il en soit conscient. On connaît la technique utilisée par des sorcières pour jeter le mauvais sort sur quelqu’un : elles fabriquent une poupée à son effigie, elles piquent cette poupée, et elles projettent ensuite imaginairement cette image sur leur victime. L’hypnose est plus directe encore puisqu’elle se contente de fabriquer une image mentale, qu’elle projette directement en l’autre de façon à pouvoir agir sur lui. L’hypnose nous révèle par là, on ne peut plus clairement le redoutable pouvoir des images quand elles sont utilisées dans certaines conditions, redoutable dès lors qu’il s’exerce à l’insu même de ceux qui en reçoivent des injonctions et qui les mettent en pratique, ce qui n’est plus le cas dans ses applications actuelles.

Mais il existe un pouvoir de l’image beaucoup plus global, et celui 1à est infiniment plus difficile à dénoncer au niveau collectif, car nous n’avons pas encore eu l’occasion d’en mesurer tous les effets. Pourtant, il faut le dire, c’est ce pouvoir la qui nous menace le plus aujourd’hui. Il est assez extraordinaire de constater que chaque grande découverte de l’histoire, au moment même où elle devient l’apanage de tous, ou presque, provoque un déséquilibre de fait, et qu’il se trouve toujours des hommes pour se servir de ce déséquilibre afin d’asseoir leur pouvoir. La première moitié du XXème siècle aura été marquée par l’invention de la radiophonie, de la communication verbale à distance. Les images existaient déjà, mais la parole était largement prédominante et les systèmes fascistes s’en sont saisis pour dominer certains peuples et pour tenter d’asservir la planète. De la même manière, le début de notre siècle est marqué par l’envahissement de l’image : à travers la télévision, Internet, la publicité, les publications de tous genres. La parole a encore sa place, mais elle lui est asservie. Et nous voyons le pouvoir économique, le pouvoir politique, se servir de l’image pour tenter de dominer le monde.

Je n’en dirai pas davantage sur ce point pour l’instant, je voulais simplement souligner l’ampleur et l’importance du phénomène, voir pourquoi la psychanalyse a tout intérêt à se mêler de ce débat qui ne relève pas directement de sa compétence. C’est qu’elle a déjà failli disparaitre avec les dictatures fascistes qui ont été des dictatures de mots. Mais il y aurait bien plus de chances encore qu’elle disparaisse avec la dictature de l’image ; et ce ne serait pas simplement dommage pour notre discipline, ce serait désastreux surtout pour les hommes que nous sommes et je vais maintenant m’efforcer d’expliquer pourquoi.

 

La conception psychanalytique de l’image.

On dit parfois que la psychanalyse est réticente par nature à l’égard de l’image et que cette méfiance ne date pas d’aujourd’hui, que ce n’est pas nouveau. Elle s’est toujours gardée de l’image, c’est vrai, elle est depuis toujours iconoclaste, et cela tient aux origines juives de son fondateur. Pourtant ce n’est pas aussi simple, et à considérer l’oeuvre de Freud, on pourrait dire exactement l’inverse. Même si ses origines juives ont préparé Freud à interroger plus que d’autres la signification de l’image, c’était malgré tout un passionné d’images : il suffit pour s’en convaincre de consulter ses études sur Léonard de Vinci, sur le Moïse de Michel- Ange, sur la Gradiva de Jensen, sans compter les innombrables comparaisons imagées dont il émaille son propos chaque fois qu’il aborde une question importante.

La vérité, c’est que Freud a pris conscience très tôt de l’ambiguïté du pouvoir que les images exercent sur l’esprit humain, d’abord en pratiquant l’hypnose, puis grâce a deux expériences majeures qui ont marqué les débuts de la psychanalyse et que je vais simplement résumer : l’étude de l’hystérie d’abord, l’interprétation des rêves ensuite. Et d’abord un mot de l’hystérie. Freud n’est pas le premier qui se soit intéressé à cette névrose, elle était plutôt à la mode à l’époque où il a fait ses premiers pas dans le domaine de la pathologie mentale. Par contre, il a été effectivement le premier à s’interroger sur le pouvoir de l’image dans le psychisme de l’hystérie. Qu’on pense à Charcot par exemple, il connaissait parfaitement l’hystérie, il avait très bien repéré ce pouvoir, il avait même remarqué que ce que l’hystérique figurait a travers ses symptômes, ses crises, ses contorsions, c’était des images qui s’imposaient à elle dans l’inconscient. Mais au lieu de remonter aux sources, Charcot cherchait surtout à jouer de ces images, à les manifester et même à en rajouter, ce qui ne faisait qu’intensifier le phénomène.

Ceci dit, ses démonstrations n’ont pas été inutiles, puisqu’elles ont permis a Freud de constater le pouvoir incroyable que les images inconscientes peuvent exercer sur un corps, sur un être, un pouvoir tel que cet être perd parfois toute distance avec elles et qu’il en est totalement possédé : qu’on pense aux possédées de Loudun par exemple, qui ont frappé l’opinion au XVIIème. Pourtant Freud a voulu aller plus loin, ii a cherché à percer le secret de cette force, et pour y parvenir, il a rejoué à sa façon l’histoire de Samson et Dalila telle qu’elle nous est contée dans la Bible. Samson, c’est ce champion des israélites qui était doté d’une force inouïe et dont les philistins ne pouvaient pas venir a bout. Dalila s’est aperçue que la force de Samson venait de deux sources à la fois: sa sexualité d’abord, il débordait de vie, et cette source là, on pouvait lui faire confiance, elle a su la capter sans difficulté ; quant à la deuxième source, c’était sa chevelure, cette fameuse chevelure sans laquelle Samson n’était plus bon à rien. Et on sait ce qu’il est advenu : Dalila a profité d’une nuit d’amour pour la lui couper, et il a perdu toute sa force.

Freud a procédé de la même façon avec l’image inconsciente pour découvrir sa force et son pouvoir : il a commencé par l’attirer, la séduire – je dirai qu’il s’est fait femme, comme Dalila, pour la mettre a ses pieds – ce fut son autoanalyse. Et il a fait alors la même découverte : que la force de l’image lui venait d’abord de son attrait sexuel. Toute image a dans l’inconscient un fondement sexuel, elle évoque le sexe, par les multiples associations qui lui sont attachées, et c’est ce qui lui donne sa formidable capacité de structuration, de condensation; c’est ce qui la rend à priori toujours si belle et si séduisante Et puis, Freud a découvert que la force de l’image lui venait aussi surtout de sa chevelure. Car les images sont comme des comètes, elles ont une chevelure, faites des millions de filaments qui la tissent, qui la composent, et qui s’enracinent dans l‘inconscient. Une image, c’est 5.OOO mots, c’est un entrelacs incroyable d’informations condensées qui s’énoncent en même temps. Voila aussi d’ou vient sa force. Freud n’a pas cherché à couper cette chevelure, il savait qu’elle repousserait de toutes façons, comme celle de Samson par la suite, et il a proposé au contraire aux hystériques de laisser revenir ces images dans leur esprit – pas dans leur corps – et  il leur a demandé de s’exprimer librement, d’en parler tout à loisir, pour analyser ces images inconscientes en profondeur, dans leurs racines, les mettre en mille morceaux, afin de les en délivrer. C’est comme cela qu’a commencé la psychanalyse.

 

Les rêves

Et puis il a rédigé L’interprétation des rêves, un livre fabuleux, immense, aux multiples entrées. L’image du rêve, c’est l’image par excellence pour nous psychanalystes. Elle ressemble à l’image du fantasme hystérique dont je viens de parler, comme elle, elle exerce un pouvoir certain sur notre vie à tous, mais elle est infiniment plus riche et plus directement accessible, et c’est sans doute pourquoi Freud s’y est tellement intéressé. Il n’est pas le premier, loin de là, à s’être interrogé sur les images du rêve. Il y a bien longtemps que d’autres l’avaient fait avant lui. On peut même dire que nous nous trouvons là devant l’un des savoirs humains des plus anciens et des plus largement partagés. Il suffit de parcourir la bibliographie que Freud lui-même cite à la fin de son ouvrage pour en avoir une petite idée. Or ce savoir ancestral avait déjà mis l’accent sur un fait essentiel, qu’on s’était empressé d’oublier ensuite : le rêve n’est pas seulement une force brutale et aveugle, comme l’était finalement la force de Samson, il a aussi un sens, une signification, autrement dit, comme tout phénomène humain, le rêve est une force intelligente et rusée. Le grec Artémidore, au deuxième siècle, parle déjà du langage que tient le rêve. Seulement voilà, pour lui, comme pour tous les auteurs anciens, c’est le langage de l’avenir : le rêve ne fait rien d’autre qu’annoncer l’avenir, c’est un phénomène prémonitoire. On connaît par exemple la façon dont Joseph, dans la Bible, a interprété avec succès 1es rêves du pharaon. En réalité, il ne faisait qu’appliquer les théories de son époque.

Cette théorie du rêve prémonitoire n’est pas entièrement fausse, mais elle demeure à mi-chemin de la vérité : elle nous dit que l’image du rêve a un sens, que son pouvoir n’est pas inhumain, aveugle, et a cela nous ne pouvons qu’acquiescer, mais elle donne à ce pouvoir un caractère absolu, quasi imparable – quoiqu’on fasse, le rêve s’accomplira – et surtout, elle permet a d’autres hommes de s’approprier ce pouvoir pour dominer les autres. En interprétant les rêves du pharaon, Joseph est devenu son égal et il a pu dominer ses frères. On a dit que Freud avec son livre sur l’interprétation des rêves avait voulu rééditer le coup de Joseph. Je pense que c’est plutôt le contraire. Joseph et Charcot ont agi de la même façon. Ils se sont appuyés sur le pouvoir des images du rêve pour dominer les autres. Freud quant à lui a cherché comment déchiffrer le secret des images du rêve pour le mettre à la disposition de tous, et s’il fallait lui trouver un précurseur, ce serait du coté de Champollion qu’il faudrait se tourner, Champollion, l’homme qui a découvert la clé des hiéroglyphes.

Et c’est vrai, on peut dire des images du rêve qu’elles sont comme des hiéroglyphes, mais à condition toutefois d’ajouter deux précisions qui sont fondamentales. La première, c’est que le sens de ces hiéroglyphes, la clé de leur interprétation n’est pas à rechercher en aval, du côté de ce qui va se passer comme le voulaient les anciens, mais il faut aller le chercher en amont, du coté de la source, du côté de la chevelure : l‘image du rêve est toujours une manifestation de désir, une chose que nous aimerions faire ou bien avoir et qui se trouve exprimée de mille et une façon dans la chevelure en question. Cela, c’est indéniable. Deuxièmement et c’est le plus important, la clé de ces hiéroglyphes reste toujours le secret de chacun. Quoique nous fassions, le langage du rêve sera toujours un langage secret, un langage codé, dont le rêveur est seul à posséder la clé.

Si on propose à ce rêveur une interprétation toute faite, et qui prend son rêve a la lettre, il est bien évident qu’il aura tendance a s’y précipiter : mais l’interprète n’aura alors rien fait d’autre qu’ajouter son pouvoir à celui du rêve, il aura suggestionné le rêveur exactement comme on suggestionnait les hystériques. Par contre, si l’interprète fournit au rêveur les conditions voulues pour qu’il puisse, lui, décoder son rêve à partir de ses propres envies, de ses propres désirs, de ses propres mots à lui, le rêveur pourra repérer d’où vient le pouvoir que cette image exerce sur lui et lui substituer, le moment venu, d’autres réalisations possibles. Cela revient a ôter aux images le pouvoir excessif que certains lui accordent, pour les remettre à leur place et pour leur donner l‘importance qu’elles méritent, mais pas plus. Voilà où se situe la véritable découverte de Freud, en ce qui concerne l’image du rêve.

 

Pour illustrer cela d’une façon plus imagée, j’emploierai volontiers une comparaison maritime. Aux temps les plus reculés, quand le vent se levait sur la mer, les marins pensaient qu’on pouvait naviguer, et qu’on ne pouvait le faire qu’en se laissant pousser par lui, au risque de périr à la première tempête, et ils disaient que telle était la volonté des dieux. Eole était le maître. Et puis, un jour, on s’est aperçu que la direction du vent n’était pas autre chose qu’une indication, un signe à interpréter, et que si on savait lire le langage du vent, on pouvait très bien naviguer contre lui, se servir de ses voiles pour remonter au vent, en s’appuyant sur la même énergie, mais pour envisager toutes les directions possibles. On pourrait dire qu’il en est de même pour les images du rêve et pour les images en général. II ne s’agit pas de nier leur pouvoir, il ne s’agit pas non plus de croire que la seule direction possible soit celle qu’elles nous indiquent, il s’agit de savoir déchiffrer ce signe, utiliser cette énergie en la décomposant, pour naviguer au mieux des intérêts du moment. C’est à cela que vise l’analyse de nos rêves.

II y aurait encore énormément à dire au sujet des images du rêve, car la recherche sur cette question ne s’est pas arrêtée avec Freud. Je résumerai l’essentiel de ce qui nous intéresse aujourd’hui en trois affirmations : la première, c’est que les images de nos rêves comme toutes les images représentent un réel pouvoir, c’est vrai, et qu’il joue s’abord essentiellement sur l’humeur. C’est pour cela que nous nous levons parfois le matin avec la sensation que cela ne va pas aller – nous nous sommes levée du mauvais pied comme on dit – or nos rêves y sont pour quelque chose. Ces images mobilisent des poussées inconscientes impossibles à réaliser dans l’instant et qui veulent se manifester à tous prix. Mais il leur suffit dans la plupart des cas de se manifester au niveau psychique, de nous faire signe. Même quand on s’est levé du mauvais pied, une fois les brumes du matin dissipées, la journée peut se passer dans les meilleures conditions du monde.

Deuxièmement, ce n’est pas parce que les images des rêves sont animées par des poussées inconscientes inconnues, qu’il faut pour autant s’en méfier et les repousser. Au contraire, ce sont des exutoires indispensables, nécessaires, vitaux, qui veulent dire quelque chose. Nos rêves sont la respiration de l’âme, les soupapes de sureté qui permettent à notre vie intérieure de communiquer régulièrement avec notre vie consciente. Il a été largement prouvé que les personnes qui font des maladies psychosomatiques ne se souviennent plus de leur rêve, répriment ces rêves, et finissent par croire qu’elles ne rêvent plus du tout.

Troisièmement enfin, ce n’est pas par ce que nous donnons droit de cité aux rêves, qu’il faut leur attribuer pour autant un pouvoir sans limites, qu’il faut les prendre trop au sérieux, les confondre avec la réalité à venir. Ce serait le cas si nous en faisions des phénomènes prémonitoires, puisque nous laisserions alors les images du rêve diriger notre vie.

 

Le pouvoir de l‘image dans le monde actuel.

J’en viens maintenant aux images qui font le plus problème aujourd’hui : celles qui s’étalent sur nos murs, sur nos écrans, petits et grands, dans nos livres ou nos magazines…, les images de la publicité au sens large du terme, puisqu’elles peuvent s’infiltrer dans les feuilletons, les films ou les enquêtes lorsque ceux-ci sont au service d’une idée préconçue ou d’une façon de vivre. Quelle que soit leur origine, ou leur objectif, ces images présentent un point commun : elles cherchent à nous faire rêver, ceux qui les élaborent sont avant tout des marchands d’illusion, des fabricants de rêves.

Je prends quelques exemples :

– si on veut faire connaitre les mérites d’un candidat à l’élection, ce n’est pas d’abord sa probité qu’on va vanter ou ses diplômes : on va le présenter de telle sorte qu’il incarne le dirigeant type, qui correspond aux canons du moment ;

 – lorsqu’on veut vendre du voyage, on le présente avec un ciel superbe, un ciel bleu de préférence et une immense mer d’huile, même si cela n’est vrai que quelques jours par an ;

– si on veut vous faire acheter un produit, il sera habillé à la Tahitienne, avec des couleurs vives, éclatantes.

L’image publicitaire cherche toujours à nous faire rêver. Bien sûr elle répond aussi à d’autres impératifs, et loin de moi l’idée de ramener la fabrication des images publicitaires à cet aspect des choses. Mais celui-là existe toujours, il est indéniable, et c’est de là que je vais partir, car c’est le point commun entre ces images et celles que nous avons abordées jusqu’ici.

 

A première vue, cet aspect là ne pose d’ailleurs aucun problème, aussi bien pour les publicistes eux-mêmes que pour les psychologues. Les spécialistes de l‘image démontrent, preuves à l‘appui, que cette aptitude a faire rêver est plutôt une bonne chose : elle permet à des hommes de plus en plus nombreux de s’ouvrir à d’autres horizons, de s’intéresser a d’autres mondes, d’échanger davantage. Par contre, les choses se présentent sous un tout autre jour dès l’instant où l’on envisage l’image actuelle non plus isolément, dans son champ clos, mais dans son rapport aux autres modes d’expression humaine. Je veux donc dire dans une perspective d’économie psychique. Bien sur, cela suppose que chaque spécialiste veuille bien sortir de sa tour d’ivoire et qu’il envisage la question d’un point de vue global ; ce n’est pas facile, et pourtant cela vaut la peine. Car c’est seulement à ce prix qu’on peut se faire une idée juste de la situation actuelle. On s’aperçoit alors que le paysage audiovisuel ne se présente pas avec un ciel tout bleu et une mer d’huile comme on voudrait nous le faire croire, mais qu’il s’agit d’un paysage tourmenté, et qui est marqué par des déséquilibres de toutes sortes. Je n’aborderai d’ailleurs que certains aspects de ce déséquilibre.

On parle beaucoup aujourd’hui d’équilibre écologique, d’écosystème. Certains sont prêts à se battre pour qu’on s’en préoccupe et ils ont mille fois raison. Qu’on pense aux ravages qu’a provoqué Tchernobyl ou bien plus près de nous Fukushima. Mais nous n’avons pas suffisamment conscience qu’il existe de la même façon un équilibre dans les modes d’expression psychique, un psycho-système pourrait-on dire, et que ce psycho-système est plus fragile encore. Car notre monde intérieur est lui aussi d’une richesse incroyable, c’est lui aussi un paysage sensible. Je dirai qu’il est fait de montagnes de mots, de plaines, d’odeurs et de saveurs, de sons ; son sous-sol est riche en images oniriques et il est traversé et irrigué par un fleuve d’images. Eh bien, pour pousser jusqu’au bout la comparaison, je dirai qu’aujourd’hui le fleuve est de plus en plus pollué et que de surplus, ce fleuve est sorti de son lit.

Et d’abord, qu’est-ce  que  cela  veut  dire  “pollué”,  quand  il  s’agit d’images ?  Cela  veut  dire deux  choses : cela  tient d’abord au fait  que 1’image  actuelle  est  de  plus   en   plus violente. Pourquoi ? Parce qu’elle nous montre des attentats, des exécutions sommaires, des actes sexuels ? Pas seulement, c’est surtout parce qu’elle fait de plus en plus pression pour qu’on la réalise. On nous fabrique, “des images musclées”, conçues pour qu’on agisse sous leur dictée. En tout cas, c’est l’idéal qu’on leur assigne. C’est la lessive untel qu’il faut acheter les yeux fermés, l’image le dit, elle vous le montre. Et si jamais vous l’oubliez, un enfant le rappellera le moment venu en plein magasin. Cette lessive nettoie peut-être bien le linge, il n’en reste pas moins que son image est une pollution pour l’esprit : car normalement l’image est une invitation, une indication, une ouverture. Comme le rêve, elle n’est pas faite pour être prise à la lettre, mais pour être lue, interprétée, décodée. Avec les images musclées, c’est le retour à un mode de pensée primitif, – on suit le vent- et ce n’est pas sans conséquence sur notre fonctionnement mental.

Je parle de pollution aussi parce que l’image actuelle devient de plus en plus irréfléchie, de plus en plus irréfléchissante. Pourquoi ? Par ce qu’on nous montre n’importe quoi ? Pas du tout, c’est au contraire parce qu’on nous fabrique maintenant des images “coup de poing”, des images “choc”, qui ne laissent plus le temps de réfléchir ou de penser. Même en politique : le président passe a la télévision, le système de sondage se met aussitôt en place et il lui faut frapper fort, car les téléspectateurs doivent réagir aussitôt, sans le moindre recul. C’est dommage, car normalement, l‘image est une invitation a réfléchir, au sens optique du terme, elle permet de voir les choses à l’avance, comme en miroir, de façon à prendre son temps avant de réagir. II y a des films comme cela qui nous mettent assez mal à l’aise sur le moment, et quelques temps après, on se dit que c’était un grand film. L’image choc efface ce phénomène, c’est la négation du recul qui est indispensable à la réception de toute image quelle qu’elle soit. Voilà pourquoi l’image actuelle a souvent pour effet de polluer l’esprit et pourquoi il faut se montrer vigilant.

J’en viens maintenant au deuxième aspect de la comparaison écologique : le fleuve n’est pas seulement en voie de pollution, il est sorti de son lit. Le problème, c’est donc l‘envahissement, l‘inondation, et c’est la que réside le plus grave déséquilibre. Normalement il doit y avoir un échange vivant entre l’image du jour et l’image de la nuit, entre les eaux qui courent dessus la terre et la nappe phréatique. Malheureusement aujourd’hui, l’envahissement en surface est tel que les images oniriques n’ont plus leur place, qu’elles sont balayées, oubliées, piétinées. Nous n’avons plus le temps de penser à nos rêves de la nuit, de parler de nos rêves, de les laisser vivre dans notre esprit. C’est un phénomène que l’on observe tout particulièrement chez ceux qui sont vraiment noyés aujourd’hui dans le monde de l’image. Or, l’effacement des rêves, ai-je besoin de le dire, c’est grave pour le psychisme, c’est très grave. Il favorise grandement l’évolution psychosomatique que j’ai évoquée plus haut, et donc la multiplication de toutes ces maladies de type allergiques dont on parle tant aujourd’hui. Ces affections envahissantes ne sont pas seulement dues à la pollution atmosphérique, mais à la pollution psychique entretenue par les images qui envahissent le quotidien.

Or ce phénomène d’envahissement s’intensifie sous la pression des deux processus aisément repérables. Le premier, tient au fait que l’image devient de plus en plus typée, stéréotypée. Ces stéréotypes, nous les connaissons bien, nous les savons par coeur. C’est la même bonne grand mère qui connait la meilleure marque de machine à laver, le meilleur café, les meilleurs laitages. C’est la bonne secrétaire qui sait tout faire pour son patron, y compris son café au moment et de la façon qui lui convient. Et ce processus est à double tranchant car il comporte au moins deux composantes : une composante informative, alimentée par le nombre de données qu’elle véhicule, et de ce point de vue, même si elle se répète, l’image nous séduit d’autant plus qu’elle a toujours à nous apprendre. C’est l’équivalent de la chevelure dont je parlais tout a l’heure. Mais elle a aussi une composante communicative, on pourrait presque dire manipulatrice, qui est faite pour créer des réflexes, des automatismes. Cet aspect là,  est moins connu, car il repose sur des techniques de marketing éprouvées. C’est pourquoi il passe souvent inaperçu, il nous échappe. Et pourtant, c’est là que tout se joue.

De ce fait, avec les satellites, les câbles, le net, la multiplication des supports, le système qui organise les images s’unifie à une vitesse fantastique, et il produit un nombre de plus en plus grand d’images toutes faites, d’images formatées. Avec elles, un nouveau langage est en train de naître aux dimensions de la planète. C’est Babel, l’un des plus vieux rêves de l’humanité. A cela, rien à dire. Mais c’est Babel qui réitère les erreurs du passé : au lieu de faciliter en même temps les expériences multiples, au lieu d’ouvrir à un langage diversifié comme le fait normalement l’image, cette unification s’opère sous la pression de shémas faciles, qui balaient tout sur leur passage et risquent de nuire à la diversité des expressions. C’est là le plus gros inconvénient des images stéréotypées. Je pense a la réaction de rejet d’un groupe de jeunes récemment qui avait vu un film dans lequel il ne retrouvaient plus leurs clichés habituels, avec des bons, des méchants, des héros, etc…

 Enfin l’envahissement est d’autant plus irrésistible que l’image est aujourd’hui au service d’un autre pouvoir, et qu’elle peut devenir totalitaire. II y a là comme des Vikings, juchés sur leurs drakkars, qui n’attendent que la montée des eaux pour envahir nos villes. Car après tout, qu’un nouveau langage soit en train de naître aux dimensions de la planète, pourquoi pas. Que ce nouveau mode d’expressions soit excessif à ses débuts, tout cela serait à la limite acceptable. Mais ce qui l’est moins, c’est que certains s’en saisissent, l’accaparent et profitent du désarroi provoqué par la situation pour en faire l’instrument de leur pouvoir. Leur objectif, il ne faut pas se leurrer, c’est que le pouvoir des images soit leur pouvoir à eux. Autrefois, les anciens attribuaient le pouvoir de l’image à l’action des dieux, à leur présence même. C’était une illusion. D’où la fameuse querelle des iconoclastes qui a permis en fin de compte une réaction salutaire. Cela risque de se reproduire dans l’esprit de beaucoup. Ceux qui sauront utiliser le pouvoir de l’image demain, seront effectivement omniprésents sans qu’on s’en aperçoive. Autrefois, les anciens qui savaient interpréter les rêves s’appropriaient une sorte de pouvoir divin, mais ces pouvoirs étaient limités à certains lieux, et à certaines personnes. Est-ce que ceux qui sauront utiliser ce pouvoir demain connaîtrons encore ce genre de limites ?

 

Rétablir l’équilibre.

Heureusement pour nous, rien n’est encore joué, car face aux totalitarismes quels qu’ils soient, on voit toujours à la longue s’affirmer des réactions salutaires.  Le simple fait d’être critique ou bien lucide constitue a lui seul un atout qui n’est pas négligeable. Car ceux qui jouent du pouvoir de l’image s’appuient pour une bonne part sur la crédulité ambiante. Ceci dit, il existe d’autres moyens et pour faire bref, j’en signalerai trois qui sont me semble-t-il a la portée de tous.

Il faut d’abord rendre la première place à l’image créatrice, l’image des poètes, des peintres, des sculpteurs. Je n’ai pas dit l’image créée, l’image artistique, mais l’image créatrice, c’est à dire non seulement l’image qui est le fruit d’une création, mais celle qui engendre chez l’autre l’envie de créer, de rêver et d’imaginer au sens le plus profond du terme. Et là, je suis formel : ce n’ est pas à l’ image publicitaire, a l’image commerciale, de jouer ce rôle au niveau collectif. C’est ce qu’elle vaudrait nous faire croire, mais cette prétention ne constitue pas seulement un abus de pouvoir, c’est une supercherie, car si on lui accordait ce rôle là, elle finirait par écraser l’image onirique. C’est l’histoire du pot de fer contre le pot de terre. Ce rôle revient à l’image créatrice d’abord comme cela a été le cas au cours des siècles précédents. Car c’est elle et elle seule qui représente au niveau de la collectivité ce que représente le rêve personnel au niveau d’une personne. Pourquoi ? Parce qu’elle porte en elle comme l’image du rêve des virtualités multiples, infinies, cathartiques. Et là je m’explique.

 

L’image créatrice n’est pas une image information ou communication, c’est une image expression, ce qui veut dire que les milliers d’éléments qui la composent, ne sont pas là d’abord pour envahir notre esprit, pour nous apprendre quelque chose, mais au contraire pour nous permettre d’exprimer à notre insu des impressions anciennes, cachées, fondamentales. Et en même temps, par sa structure, l’image créatrice n’appartient à aucun système défini, elle est fondamentalement inclassable. Elle permet a chaque homme d’exprimer ses désirs, sans être pour autant utilisée a des fins politiques ou commerciales. C’est pourquoi les vrais artistes ont toujours fait peur aux pouvoirs absolus. C’est pourquoi aussi les grandes oeuvres d’art atteignent aujourd’hui des prix astronomiques – c’est symptomatique – elles n’ont jamais eu autant de prix que dans le climat actuel, surtout aux yeux des plus puissants, des fabricants d’images.

Il existe un autre moyen de rétablir l’équilibre : il faut apprendre aux enfants le langage de l’image. Le langage de demain, ce ne sera ni l’espéranto, ni l’anglais, ni le russe, ce sera le langage audio-visuel. Ainsi cette petite anecdote vécue en Algérie il y a bien des années. Un coopérant essaie de faire comprendre à un enfant algérien comment se comportaient les colons ambitieux autrefois. Les mots viennent mal, et pour cause, quand tout a coup un enfant lui dit : “c’est comme a la télé, c’est J.R.”, J.R. le célèbre héros de Dallas. Dallas a eu un succès considérable en Algérie, bien des années après avoir sévi dans l’ensemble des pays, tous les épisodes y sont passés, et J.R., cela parlait mieux a un enfant algérien que les histoires de colons d’hier. Ceci dit, qui le colonise aujourd’hui ? C’est une bonne chose que d’apprendre aux enfants les règles de grammaire, mais ne serait-il pas aussi indiqué de leur apprendre les règles qui régissent le langage de demain ? Le langage parlé et écrit a constitué depuis des siècles un énorme moyen de pression entre les mains des plus riches et cela a duré tant que l’école n’a pas été accessible à tous. De la même façon, l’image restera un pouvoir dangereux tant qu’on n’apprendra pas aux citoyens les lois qui la régissent.

Enfin, le troisième moyen de rétablir l’équilibre découle naturellement des considérations précédentes. Il faut redonner le primat aux images intérieures sur toutes les formes d’images extérieures quelles qu’elles soient. Aucune image, quelle qu’elle soit ne pourra jamais rendre compte de tout ce que représente un rêve. Nos images intérieures sont notre vraie richesse, et Baudelaire avait raison quand il disait : “II faut glorifier le culte des images, ma grande, mon unique, ma primitive passion ».

Ceci dit, il existe une autre façon de réagir, qui celle-là est plus directement à notre portée et qui se situe davantage dans le champ de la psychanalyse. Elle consiste à nous demander, chacun, régulièrement, d’ou vient le pouvoir qu’exerce telle ou telle image sur nous, pourquoi elle possède autant d’effet sur notre psychisme. Dans l’analyse, c’est assez étonnant. II est rare, très rare qu’on entende un analysant dire qu’il a été traumatisé, choqué ou déséquilibré par la vision de telle ou telle image actuelle. La plupart du temps les images qui l’ont marquées reviennent indirectement, au bout d’un certain temps, a travers un rêve, un souvenir, un fantasme.

Autrement dit, les images ont été digérées, intégrées, réutilises. Alors pourquoi les choses se passent-elles là mieux qu’ailleurs ? Parce que les images y sont moins sexuelles ? Certainement pas, au contraire. On constate dans toutes les psychanalyses que si les images ont tant d’effet sur nous, c’est parce qu’elles sont foncièrement sexuelles, même quand la scène est tout à fait banale. Les images nous font plaisir, nous flattent, elles excitent nos désirs inconscients. Dans l’inconscient nous sommes des voyeurs, nous sommes des boulimiques de l’image, il n’y en aura jamais trop. Si les choses se passent mieux dans l’analyse, c’est qu’au fur et à mesure de ses rencontres avec les images, l’analysant est conduit à les disséquer, à les analyser, à repérer où elles le touchent et à reprendre le dessus sur elles.

 

J’arrive maintenant au terme de cette réflexion sur le pouvoir de l’image. J’y arrive avec une certaine crainte, car j’ai joué le rô1e de Laocoon, cet homme qui a voulu convaincre les troyens de fouiller les entrailles du cheval de Troie, avant de le faire rentrer dans leurs murs. Et on sait ce qui est arrivé à Laocoon ! Virgile raconte qu’après qu’il eut terminé son discours, des serpents venus de la mer se sont jetés sur lui et qu’ils l’ont dévoré tout vivant, lui et ses enfants. Il  y a de quoi s’effrayer ! Les troyens en ont déduit qu’il avait menti, et ils ont eu bien tort. C’était une confirmation au contraire, car lorsqu’un pouvoir absolu se cache derrière une image, et 1à, c’était le pouvoir d’Athéna, il ne pardonne pas à ceux qui ont voulu le démasquer.

 

Gérard Bonnet
Conférence donnée à l’Ecole de Propédeutique à la Connaissance de l’Inconscient (EPCI)

Auteur de Voir Etre vu. Figures de l’exhibitionnisme aujourd’hui, PUF, 2005.