Le sujet sous l’image

Par Patrice Caumon

Il m’est arrivé souvent de sourire à une affiche d’abribus.

Je ne dis pas sourire d’une affiche.

Non, béatement, bêtement tout court, je rendais son sourire à ce beau visage imprimé de Joconde toute neuve, qui, à l’évidence, cherchait mon regard et le soutenait : une femme qui s’affiche ne baisse jamais les yeux.

Les couvertures de magazines ont joué, sur-joué, ce pouvoir hypnotique  des grands yeux bien ronds du visage pleine face, qui  doivent fixer le regard du chaland. Un léger strabisme de la cover-girl peut même accentuer l’effet.

Il existait jadis des cartons de vitrine ( le terme de P.L.V. n’existait pas encore ) où  les yeux de la  jolie dame étaient en creux  concentriques, créant l’ optique illusion qu’ils vous suivaient du regard. La force  d’attraction d’un tel visage, cet aimant de l’aimable, combien de peintres, combien de portraitistes eussent aimé le rendre.

Le photographe a du talent et du métier, et sublime la beauté naturelle de la  top-model. Il y a, nous semble t-il, une différence de jeu , au sens de rôle, d’acte et d’effet, entre le modèle traditionnel de l’artiste et celui qui nous concerne ici.

 

 Dans l’atelier du peintre ou  du  sculpteur, le modèle présente à l’artiste autre chose que son visage et ses formes. C’est une altérité vivante, hic et nunc, qui est source d’inspiration  au sens propre : car c’est lui, le peintre, qui l’inspire à pleins poumons, cet oxygène  venu soit de sa jeunesse, soit de sa beauté, soit de son mystère, et qui lui donne l’envie  de la reproduire. De ce corps immobile  comme de celui  des belles endormies de Kawabata, se diffuse une rêverie née du désir, qui s’écarte du corps présent. Ce que rend le peintre, traduit plus la forme de son désir polysémique que celles du modèle. L’artiste ne produit, et ne reproduit, que son propre style, ajoutant une page à sa propre iconographie.

 Il crée une image qui sera tout sauf la copie du réel devant lui, mais sa propre façon, de voir et de peindre ou modeler. C’est un Manet, un Matisse, un Modigliani, ou un Maillol, avant d’être une blonde ou une brune. Les femmes peintes n’ont pas d’âge. L’artiste ne prend, ni ne vole quoi que ce soit à ce corps qui est en quelque sorte un écran où il lit l’image qu’il projette. Pour être plus précis, nous pourrions même dire que  c’est un écran de rétro-projection : tout l’influx  visuel, mais aussi sensuel, qu’émet l’être vivant en face de lui, le peintre le  re-projette sur ce qui devient alors son modèle,son arché, car c’est cette propre re-projection qu’il va lire et traduire en son style. La modélisation, tel qu’on l’entend aujourd’hui en infographie 3D, c’est le désir qui l’effectue, le corps qui pose n’étant que le dessein en une seule dimension, l’ossature.

 La personne qui pose, n’est, de nulle façon, violée : elle garde intact son droit à l’image et son habeas corpus. Son pucelage d’image est intact.

 Ainsi le même modèle pouvait poser pour de nombreux peintres, ce n’était jamais la même sur la toile, car ce n’était jamais elle , dans le sens où chaque peintre fut seul à la voir, et que ce qu’il a rendu , ce qu’il a donné à voir, c’est une image née de lui. C’est sa créature, dans le sens d’un Frankenstein.

 

Or dans l’image qui nous concerne, le modèle est resté lui-même et vivant. Ses formes ne sont pas transformées : il n’est pas embaumé par les huiles de la palette, il n’est pas momifié sur la toile, linceul de l’identité du modèle.

Non seulement  le modèle de l’image est toujours identifiable, reconnaissable, mais – et c’est l’évidence du système de la star – le modèle est choisi pour être reconnu. C’est l’image de l’image qui va  valoriser l’objet que l’on veut faire désirer pour le vendre.

Patrice Caumon