Un changement d’image

Jacques Chopineau

Image de Dieu….

Impossible de ne pas se poser cette question : en quoi cet homme dont nous connaissons les actes (les faits et les méfaits…) peut-il être, selon le texte biblique, « créé à l’image de Dieu » ? 

C’est là une phrase célèbre du récit biblique de la création. Encore faut-il comprendre ce qu’elle signifie. Comment cet homme qui, selon l’adage latin, est un loup pour l’homme, peut-il dans le même temps être l’image de Dieu. Rappelons ce texte :

Dieu dit : faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre. Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa.

                                                               Genèse 1, 26-27

Relevons d’abord que le mot « homme » (Adam) désigne le genre humain (non l’homme masculin!).

Toute la race humaine est à l’image de Dieu.  L’expression est bien connue. Littéralement : betselem ‘elohim bara ‘oto (« à l’image de Dieu il le créa »). Le mot « image » (tselem) est un mot courant dans cette langue. Il est ici appliqué au genre humain lequel est, dès l’origine, « à l’image de Dieu ». Ce qui est un jugement… lequel entraine deux conséquences :

 

1- Conséquence morale : Tuer un humain revient à détruire cette image. L’humain, habitué aux conflits et aux guerres, a souvent oublié ce point.  Certes, les lois toujours condamnent le meurtre… sauf en cas de guerres (comme si tuer des ennemis devenait légitime ?).

A ce propos relevons que -contrairement à une opinion répandue- il n’est pas exactement écrit, dans le texte des 1O commandements (Exode 20,13  ; Deut. 5,17) : « tu ne tueras pas » (trad. NBS  plus juste : « tu ne commettras pas de meurtre »). Pour cela d’autres verbes pouvaient être utilisés (lo tiqtol, lo tamît,lo taharog…). Ce « tu ne tueras pas » n’a jamais signifié « tu ne te défendras pas » ni « tu ne défendras pas les tiens ». Ce qui est visé est ce meurtre violent contre une personne, comme Caïn tue Abel qui ne l’agressait pas…  

 

2- Conséquence anthropologique : Cette image est un projet. L’homme peut aussi devenir un diable… L’homme vertueux seul accomplira cette vocation originelle. Le grand commentateur Rachi de Troyes (11ème siècle) a bien exprimé cette réalité  dans son commentaire :

A notre imagesur notre modèle A notre ressemblance Il s’agit de l’intelligence et de la vie intérieure Les hommes domineront yeredû mot à double face : domination ou déchéance : s’il a du mérite, l’homme domine la bête. S’il n’a pas de mérite, il descend plus bas que la bête, la bête le domine. Dieu créa l’homme à son image Sur le modèle fait pour lui. Tout a été créé par la parole de Dieu. L’homme seul a été créé, en quelque sorte, de la main de Dieu. Ainsi qu’il est dit : Tu as posé ta main sur moi (Psaume 139,5). Il a été fait au moyen d’un sceau, tel une monnaie qui est frappée d’une marque que l’on appelle en français (en francien de l’époque) coin. Ainsi Job (38,14) : elle se transforme comme l’argile sous le sceau. C’est à l’image de Dieu qu’il le créa Il t’explique que l’image destinée à la création de l’homme reproduit le modèle du Créateur. (1)

On sait que le même moule produit la même image. Tous les hommes ont été créés selon le même moule.  Mais l’homme créé libre s’affranchit souvent de ce moule… C’est alors un changement d’image.  

  

Imagination 

Imaginer : c’est mettre en image et c’est se faire une représentation de la réalité. Une telle image est un aspect de la réalité… celle qui est vécue, aujourd’hui. Il arrive ainsi que cette image se transforme.

 Un cas de transformation actuellement bien perceptible : L’image d’Israël. Une image (ancienne) est celle d’une tradition religieuse et intellectuelle grandioses. Non seulement celle qui est donnée par les merveilleux textes bibliques, mais aussi par des textes comme le Sefer Yetsira, les devoirs du coeur (Hovot ha-levavot) ou la source de vie (meqor Hayyim)…

Il faut encore rappeler quelques grands noms qui ont illustré cette pensée à travers les siècles. 

Non seulement des penseurs comme Maïmonide, Bahya Ibn Paqouda, Saadia Gaon…  ou encore Martin Buber récemment, des commentateurs comme Rachi ou Ibn Ezra, des poètes comme Ibn Gabirol ou Yehouda ha-Levy… 

Citons encore les noms de quelques uns de ces grands esprits qui ont des racines juives et sans qui la pensée européenne ne serait pas ce qu’elle est  : Einstein, Freud, Zweig, Kafka, Mahler…

 

Les noms seraient nombreux : on ne saurait ici en faire une liste ! Chacun d’ailleurs la fera selon sa propre connaissance de cette tradition. Mais ce qu’il faut voir est qu’à cette image, peu à peu, se superpose une autre image : celle qui est donnée par l’actuel état d’Israël.

Une image ainsi chasse l’autre ! Aujourd’hui , l’image d’Israël est bien différente : c’est celle d’un état militarisé, occupant, violent contre une population palestinienne exploitée, humiliée, dépossédée de sa terre, de son eau, de ses logements, de sa dignité…

En sorte que le peuple juif qui a, si souvent au cours de son histoire européenne, été une victime d’expulsions, de pogroms, de discriminations de toutes sortes (jusqu’à ce sommet qu’a été l’horreur de la Shoa…) se retrouve aujourd’hui dans un rôle d’oppresseur.

 

Evidemment, l’actualité veut qu’aucune critique ne puisse être faite de ce changement d’image. Dans ce cadre, tout anti-sionisme devient de l’anti-sémitisme !

 

Notons cependant que, certes, l’horreur de l’holocauste restera une page noire de l’histoire européenne, mais que le prix en est aujourd’hui payé par un peuple palestinien innocent de ces crimes…

Il s’agit donc bien d’un changement d’image… car si l’image est le reflet de la réalité : elle peut aussi  se ternir. Défendre une image n’implique pas d’aimer une caricature… Nous sommes comptables de l’image que nous donnons.

 

Et nous voici renvoyés à l’expression biblique selon laquelle l’homme a été créé, originellement, à l’image de Dieu. Tout homme, à toute époque… idéalement.  Homme : que fais-tu de cette image ?

 

Jacques Chopineau

 

 

(1)  traduction : Comptoir du Livre du Keren hasefer, Paris s.d.