Jargon – la mort d’une culture

Par René Abel

Toute culture est v√©hicul√©e par une langue. La mort de l’une annonce la mort de l’autre, irr√©m√©diablement. C’est cela qui conditionne les consid√©rations qui suivent.

Chose √©tonnante : une langue meurt avant d’entrer en d√©cadence. Un bel exemple de cela est le cas de la langue latine. Mille ans apr√®s la fin de l’empire romain, on a √©crit des livres en latin. C’√©tait toujours la langue des universit√©s d’Europe. Et, pendant longtemps, le latin est rest√© la langue¬† usuelle de la liturgie catholique.

Pour autant, c’√©tait une langue morte. Mais ¬ę¬†morte¬†¬Ľ ne signifie pas ¬ę¬†sans usage¬†¬Ľ. Simplement, cette langue avait cess√© d’√©voluer, d’inventer, de s’enrichir… Certes, le latin m√©di√©val n’est pas exactement celui de l’antiquit√© romaine, mais les changements sont mineurs. Les langues vivantes¬†¬† cependant cr√©ent, inventent, adaptent sans autre contrainte que celle de l’utilit√©, l’usage, les n√©cessit√©s quotidiennes…

Au temps o√Ļ j’√©tais √©tudiant, le professeur, citant un texte de Luther, crut bon d’excuser le r√©formateur qui √©crivait ¬ę¬†pena¬†¬Ľ au lieu de l’orthographe latine de ¬ę¬†poena¬†¬Ľ. La remarque √©tait √©tonnante pour les jeunes que nous √©tions car, pour nous, le latin √©tait une langue ancienne avec laquelle les contacts livresques √©taient parfois oblig√©s, mais rarement enthousiasmants.

Il est vrai qu’au seizi√®me si√®cle encore, Luther et Calvin √©crivaient le plus souvent en latin. La philosophie, la th√©ologie, les sciences… √©taient commun√©ment √©crites en cette langue. La parole, cependant, √©tait le domaine habituel des langues dites ¬ę¬†vulgaires¬†¬Ľ. Po√©sies, chansons, r√©cits, conversations ‚Ķ faisaient sonner la parole vivante. Et c’est en cette parole que se produisaient les accords, les changements, les cr√©ations ‚Ķ La vie n’est pas une simple r√©p√©tition savante.

Il faut cependant attendre Fran√ßois 1er pour que la langue parl√©e soit la langue usuelle des¬† tribunaux. Auparavant, le peuple √©tait jug√© dans une langue qu’il ne comprenait pas.¬† De m√™me, tout vendeur et acheteur d’un bien devait d’abord conclure la vente avant d’aller trouver le¬†notarius¬†qui transcrivait en latin l’accord conclu. Ce¬†notarius¬†est devenu notre notaire…

Et les √©tudiants suivaient des cours en latin… De l√† le ¬ę¬†quartier latin¬†¬Ľ o√Ļ la langue courante √©tait un jargon m√Ętin√© de latin… Ce que Rabelais raillait dans ce r√©cit :

Quelque jour, je ne sais quand, Pantagruel se pourmenait apr√®s soupper avecques ses compagnons par la porte dont l’on va √† Paris. L√† rencontra un escholier tout jolliet qui venait par icelluy chemin; et¬† apr√®s qu’ils se furent salu√©z, lui demanda :¬†¬ĽMon amy, dont viens-tu √† ceste heure ?¬†¬Ľ. L’√©cholier lui r√©pondit :

¬ę¬†De l’alme, inclyte et c√©l√®bre acad√©mie que l’on vocite Lut√®ce¬†¬Ľ

  • Qu’est-ce √† dire ? Dit Pantagruel √† un de ses gens. `
  • C’est (r√©pondit-il) de Paris.
  • Tu viens donc de Paris (dit-il).Et √† quoi passez-vous le temps, vous aultres messieurs estudiens audict Paris ?¬†¬Ľ.
  • R√©pondit l’escolier :
  • ¬ę¬†Nous transfretons la Sequane au dilucule et cr√©puscule, nous d√©ambulons par les compites et quadrivies de l’urbe, nous despumons la verbocination latiale, et, comme verisimiles amorabons, captons la b√©n√©volence de l’omnijuge, omniforme et omnig√®ne sexe f√©minin. ‚Ķ

Suivent une dizaine de lignes de ce jargon franco-latin d’√©tudiant…

  • A quoi Pantagruel dit :
  • ¬ę¬†Que diable de langage est cecy ? Par Dieu, tu es quelque h√©r√©tique.
  • Seignor no (dist l’√©scolier), car libentissiment, d√®s ce qu’il illucesce quel minutule lesche du jour…

‚Ķ suivent une douzaine de lignes de jargon…

  • Et bren, bren, (dist Pantagruel). Qu’est-ce que veut dire ce fol ? Je crois qu’il nous forge icy quelque langage diabolique et qu’il nous cherme comme enchanteur. ¬ę
  • A quoi dist un de ses gens :

¬ę¬†Seigneur, sans doute ce gallant veult contrefaire la langue des Parisians mais il ne fait que escorcher le latin et cuide ainsi pindariser, et luy semble bien qu’il est quelque grand orateur en Fran√ßoys¬† parce qu’il d√©daigne l’usance commun de parler¬†¬Ľ.

                F. Rabelais, Pantagruel ch. 6 : Comment Pantagruel rencontra un limousin qui contrefaisait le                langage françoys.

La suite est terrible (et comique !). Rudement press√©, l’√©tudiant retrouve son parler naturel… lequel ne ressemble gu√®re au latin !. ¬†Mais le plus important ici est le jargon latino-fran√ßais qui est la langue usuelle,¬†dans le vent, de l’√©tudiant de l’√©poque. ¬†De nos jours, c’est une autre langue qui est le support du jargon…

C’est √† ce titre que voudrais donner la parole √† un vieux professeur (un vieil ami de mon p√®re) qui termine ses jours dans une maison sp√©cialis√©e. Vieux corps, sans doute, mais esprit jeune…

Un ancien raconte…

¬ę¬†Ce temps, vraiment, n‚Äôest pas le mien. Simplement, je suis encore vivant. Je n’ai gu√®re envie de conna√ģtre la suite. Place aux jeunes ! Pourtant, notre g√©n√©ration a √©t√© habit√©e de grands espoirs. Souvenez-vous ! Et d’abord ce grand projet europ√©en. Une Europe sans guerres ! Pour la premi√®re fois de son histoire, notre Europe pouvait construire une Europe de paix. Une Europe pour tous les peuples europ√©ens.

Encore e√Ľt-il fallu une Europe europ√©enne, d√©mocratique, sociale… Au lieu de cela nous mettons sur les rails un grand machin aux fronti√®res floues. Un g√©ant √©conomique, certes, mais un nain politique.¬† Une Europe align√©e… Une Europe OTAN ! D’ailleurs le g√©ant √©conomique est un g√©ant aux pieds d’argile. Et le g√©ant sera l’esclave d’un march√© dont il a imprudemment accept√© les r√®gles. La g√©n√©ration qui vient en paiera le prix !

D√®s le d√©part, cette Europe, il e√Ľt fallu l’approfondir avant de l’√©tendre. Et demander ensuite √† d’autres pays europ√©ens de nous rejoindre. On a fait le contraire : s’√©tendre d’abord, grandement, au point qu’un approfondissement v√©ritable est devenu impossible.

Aujourd’hui, Europe et OTAN sont les deux faces de la m√™me monnaie. Du grand projet europ√©en, nous avons fait un grand march√©. Du coup, les ci-devant citoyens sont devenus des consommateurs.¬†

On a m√™me vu un peuple fran√ßais dire non au trait√© de Lisbonne et un gouvernement fran√ßais qui consid√©r√© que ce ¬ę¬†non¬†¬Ľ √©tait un ¬ę¬†oui¬†¬Ľ. Un parlement suiviste n’a d’ailleurs rien dit. Et les journaleux n’ont pas parl√© de cela.

L’Europe est morte √† Lisbonne. La d√©mocratie est un mot, non une r√©alit√©. Et ce qu’ont trouv√© les ¬ę¬†europ√©ens¬†¬Ľ c’est de d√©truire les nations en ouvrant toute grande la portes aux r√©gions. Lesquelles ne pourrons plus s’opposer √† la grande ¬ę¬†Europe¬†¬Ľ sans fronti√®res, ouverte au grand commerce mondial. Dans ce cadre : quelle place pour une langue ¬ę¬†nationale¬†¬Ľ ?

Venons-en donc √† la langue. Au fran√ßais d’aujourd’hui… Car la langue parl√©e est une illustration de l’esprit du temps. Ma grand-m√®re ne faisait pas de fautes d’orthographe. Elle n’avait qu’une instruction primaire, mais elle avait √† coeur d’√©crire correctement sa langue. Mon grand-p√®re d’ailleurs √©tait de ceux qu’un long s√©jour dans les tranch√©es de la terrible guerre de 14 avait marqu√© √† jamais.¬†Ils ne passeront pas…

Y aurait-il une relation entre l’amour de la France et le respect d√Ľ √† sa langue ? Dans un cas comme dans l’autre, la g√©n√©ration actuelle n’a pas cette pr√©occupation. D√®s lors : pourquoi se soucier de la langue qu’on parle ou qu’on √©crit ?¬†

De fait, je n‚Äôai jamais pu prendre au s√©rieux un texte √©crit avec des fautes : Fautes d‚Äôorthographe et fautes de fran√ßais… Impossible ! Pour moi, la pens√©e de l’auteur est douteuse s’il ne sait pas s’exprimer. On pense comme on parle !¬†¬†

Ecoutez ce jargon courant des¬†casting, trekking, rooming, roofing, booling, shoping, timing, zapping, kidnapping, forcing, pressing, bling-bling, revolving, turn-over etc‚Ķ¬†Evidemment, la liste n’est, de loin, pas close ! Aucun terme fran√ßais ne pouvait-il √™tre trouv√© ?

Certes, toute langue s’enrichit de termes nouveaux, mais elle les transforme (et ainsi les naturalise) ou elle puise dans son propre puits… et la langue fran√ßaise disposait d’un puits immense dans lequel la langue anglaise a jadis beaucoup puis√© !

Je ne suis certes pas¬†cool, fun,¬†ni¬†glamour.¬†C’est ce que je me disais, chez moi, dans le s√©jour (le¬†living¬†comme ils disent). Et je¬† n’√©tais pas¬†soft,¬† speed,¬†plut√īt¬†hard,¬†pas¬†clean¬† ‚Ķ ou je ne sais quoi encore. Et je ne disais pas OKAY pour dire¬†: d‚Äôaccord , √ßa va, c‚Äôest bon‚Ķ¬†

Bref, je ne suis pas¬†in.¬†Je t√Ęche de parler correctement le fran√ßais que j’ai appris √† aimer.¬† Le jargon ne me¬†bouste¬†pas. Et je ne suis pas sur¬†fesse-bouc.¬†Je ne dis pas¬†replay¬†pour rejeu, ni¬†relooker¬†pour modifier l’apparence, ou encore¬†overbouk√©¬†pour dire : en exc√®s sur la liste, exc√©dentaire. Un peu farfelus, les jargonneurs… Un peu ¬ę¬†limites¬†¬Ľ (border la√Įne,¬†comme ils disent).

Pour ce qui me reste √† vivre, j’ai d√©cid√© de ne pas jouer ce jeu. Pourtant,¬† je voyage beaucoup sur la grande toile que l’on nomme Internet. Mais l√† o√Ļ s’affiche un¬†click to share¬†: je ne clique jamais. Pas de¬†newsletter¬†pour mon usage. Une¬†infolettre¬†√† la rigueur ‚Äď quoique¬†info¬†pourrait suffire!

Le jargon est un choix. Je ne comprend pas tout. Et lorsque je saisis, je me demande pourquoi on choisit de ne pas parler fran√ßais. Un exemple de ce matin : On nous parlait d’un¬†trader…¬†Dans le contexte de la discussion, j’ai compris qu’ils parlaient d’un agent de change, un cambiste… Mais pourquoi l’appeler¬†trader¬†?

Et on jargonne aussi sur nos ondes. Radio et télé, à qui mieux-mieux, jargonnent allègrement. Parler juste ne les intéresse pas : il faut être dans le vent. Etre à la mode. Comme les copains professionnels… 

Sur ce point, reconnaissons que les journaleux sont en pointe, avec leur¬†talk,¬†leur¬†buzz,¬†¬†leur¬†quiz, leurs¬†news,¬†¬†prime time, jingel¬†¬†(prononcez : djinggueule),¬†come back¬†(prononc√© : ¬ę¬†comme-bac¬†¬Ľ)¬†underground, background, leadership, standing ovation…¬†¬†sans quoi ils ne pourraient ni penser, ni parler. Ni, surtout, √™tre dans le vent, √™tre¬†in¬†(comme dans :¬†seat in).¬†

Il est loin le temps o√Ļ d’un mot √©tranger nous faisions un mot fran√ßais. Par exemple, au 19√®me si√®cle d’un¬†readingcoat¬†nous avions fait une ¬ę¬†redingote¬†¬Ľ. Une langue vivante naturalise ce qu’elle emprunte ! Une langue morte adopte, sans autre : elle imite.¬†

Un autre signe : cette habitude d’appeler des villes par des noms qu’elles n’ont pas. Comme :¬†Mexico-city, Panama-city, Guatemala-city…¬†En fran√ßais, nous faisons une diff√©rence entre le Mexique (pays) et la capitale Mexico. De m√™me¬†au Panama¬†(le pays) est diff√©rent de¬†√† Panama¬†(la ville). De m√™me¬† on distingue entre¬†√†¬†Luxembourg (la ville) et auLuxembourg (le pays). Mais cette distinction est diff√©rente en anglais o√Ļ l’on doit ajouter¬†¬ę¬†city¬†¬Ľ¬†pour pr√©ciser que c’est de la ville qu’il s’agit. ‚Ķ……..

Bon, laissons-les √† leur pipolisation. (quel journaleux a trouv√© ce mot¬†?). Voil√† un terme ¬ę¬†fran√ßais¬†¬Ľ cr√©√© √† partir d’un terme de jargon. C’est ainsi une cr√©ation mais qui ne proc√®de pas d’un terme fran√ßais.¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†

Situation √©trange dans laquelle le mot ¬ę¬†peuple¬†¬Ľ ne peut rien engendrer : il faut qu’un terme √©tranger (d’ailleurs d’origine fran√ßaise comme beaucoup de mots anglais…) soit la source d’un mot nouveau.¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†

Pourtant, il se trouve qu’on pense comme on parle. Parler, c’est penser. Et parler jargon, c’est penser jargon. Il convient donc de se méfier des informations des journaleux. Evidemment : ils savent bien emballer. Qualité pro ! Mais le contenu est à prendre avec une oreille critique.

On a parfois l‚Äôimpression que nos brillants journaleux consultent CNN (ou telle autre cha√ģne anglo-saxonne) avant de nous informer. Sans doute pour savoir ce qu‚Äôil convient de dire et comment il convient de le dire‚Ķ C’est donc le regard am√©ricain qui nous est diffus√©. Il est vrai que nous avons les informations que nous m√©ritons.

A la radio, la prononciation des noms propres est une vaste plaisanterie. Combien de ¬ę¬†Miguel¬†¬Ľ, prononc√© ¬ę¬†Migouel¬†¬Ľ, de ¬ę¬†Quito¬†¬Ľ prononc√© ¬ę¬†K√ľito¬†¬Ľ, de ¬ę¬†Beer Ch√©va¬†¬Ľ prononc√© ¬ę¬†Birch√©va¬†¬Ľ,de ¬ę¬†Speer¬†¬Ľ (¬ę¬†Chp√©r¬†¬Ľ) prononc√© ¬ę¬†Chpir¬†¬Ľ‚Ķ

Un peu ¬ę¬†limite¬†¬Ľ cette prononciation, non ? (ou plut√īt :¬†border line,¬†comme ils disent). ¬†On commence par √©corcher les noms, ensuite on oublie les faits s’ils ne rentrent pas dans l’emballage.¬†

Ainsi, le nom du coureur cycliste Boonen (tous les belges prononcent ce nom ¬ę¬†B√īnen¬†¬Ľ, mais pour la radio fran√ßaise c‚Äôest ¬ę¬†Bounen¬†¬Ľ¬†! Quelle que soit la langue, ¬ę¬†ee¬†¬Ľ est ¬ę¬†i¬†¬Ľ, ¬ę¬†oo¬†¬Ľ est ¬ę¬†ou¬†¬Ľ‚Ķ N‚Äôy-t-il personne √† la radio et √† la t√©l√©vision qui puisse savoir comment se prononce un nom √©tranger¬†et qui informe la vedette pr√©sentatrice ?

Parfois cela produit un r√©sultat comique¬†: telle vedette de la t√©l√©vision, interrogeant un marin p√™cheur, pensait devoir corriger les ¬ę¬†milles¬†¬Ľ du marin, en ¬ę¬†ma√Įles¬†¬Ľ‚Ķ Sans savoir que le mille marin (ou mille nautique ) n‚Äôest pas la m√™me mesure que le ¬ę¬†mile¬†¬Ľ anglais (mesure terrestre √©quivalente √† 1609 m√®tres) .

Peu de temps apr√®s, la m√™me vedette de la t√©l√©vision interrogeait un amiral, lequel n‚Äôemploya jamais le mot ¬ę¬†mille¬†¬Ľ mais utilisa le terme ¬ę¬†nautique¬†¬Ľ. Il ne pouvait donc pas √™tre corrig√© par le pr√©sentateur, lequel ne devait pas savoir ce qu‚Äô√©tait un ¬ę¬†nautique¬†¬Ľ (mille nautique qui, converti en m√®tre compterait 1852 m√®tres ou une minute de latitude) sur toutes les mers du globe.

Confondre les deux mesures a d‚Äôailleurs des cons√©quences. De 1609 m√®tres √† 1852 m√®tres, la diff√©rence est de 243 m√®tres. Or la m√™me vedette de la t√©loche nous annon√ßait, en ces jours, le r√©sultat des n√©gociations internationales au sujet des limites maritimes de l’¬ę¬†exploitation exclusive¬†¬Ľ que les nations pouvaient l√©gitimement revendiquer.

L‚Äôaccord, finalement, avait √©t√© trouv√© sur 200 milles (¬ę¬†nautiques¬†¬Ľ). A la t√©l√©, cependant, cela √©tait dit¬†: deux cents ¬ę¬†ma√Įles¬†¬Ľ. Du coup, l‚Äôinformation √©tait fausse ou incompr√©hensible. Car si l‚Äôon multiplie par deux cents la diff√©rence entre un mille¬†et un ¬ę¬†ma√Įle¬†¬Ľ¬†: les limites ne seraient √©videmment pas les m√™mes¬†!

Il est vrai que l’¬†¬ę¬†√†-peu-pr√®s¬†¬Ľ journalistique est un pilier du vite-fait-bien-fait de l’information¬† quotidienne. Ne pinaillons pas, dirait mon fils.¬†¬†Ils font ce qu’ils peuvent ; ils font ce qu’ils savent.¬†Tout est dans le¬†packaging¬†du journaleux professionnel. Ne pas respecter la langue mais bien emballer pour vendre mieux, pense-t-on. D’ailleurs personne ne verra la supercherie. Au contraire : ils nous imiteront… pour √™tre dans le vent.

Et le jargon ne s‚Äôarr√™te pas l√†. Tout le vocabulaire est contamin√©. Un accord se dit¬†: un¬†deal.¬†Pas de surdose, il faut dire overdose. Pas de ma√ģtrise¬†: on dit un master. Pas de tueur en s√©rie, on dit¬†: un serial killer. Pas de bas-co√Ľt, mais du¬†low coast¬†. Un d√©fi est un¬†challenge.¬†Un¬†bestof¬†est tant√īt un choix, une s√©lection, un pot-pourri. Et pas d’entraineur ni d’entrainement, mais le¬†coaching¬†du¬†coach..¬† ¬†Et encore les¬†Crash, trash, clash,¬†slash‚Ķ¬†L‚Äôavion ne s‚Äôest pas √©cras√©¬†:il s‚Äôest crash√©. Ecrivez avec un ¬ę¬†s¬†¬Ľ. Ne pas confondre avec ¬ę¬†cracher¬†¬Ľ.¬†

Quelle sorte de fran√ßais va-t-on enseigner demain¬†dans les √©coles ? D√©j√† que l‚Äôorthographe est largement inconnue. Le nombre de fautes commises par les grands dipl√īm√©s est colossal. Les¬† grosses t√™tes font parfois de grosses fautes…

D’autant que beaucoup ont commenc√© l’enseignement secondaire sans savoir ni lire, ni √©crire. L’ignorance commence t√īt ! Plus tard, ils apprendrons √† orthographier l’anglais (dont l’orthographe est totalement arbitraire, d’ailleurs) mais le fran√ßais sera tomb√© dans les oubliettes.

Un r√©sultat se voit √† la lecture du courrier des sites d’information : manifestement l’orthographe n’est pas une pr√©occupation. Rien n‚Äôest plus courant que la confusion entre l‚Äôinfinitif et le participe pass√©. Mais aussi ¬ę¬†or¬†¬Ľ √©crit ¬ę¬†hors¬†¬Ľ ou¬† ¬ę¬†sens√©¬†¬Ľ √©crit ¬ę¬†cens√©¬†¬Ľ. J’ai m√™me lu : ¬ę¬†l’√®re du temps¬†¬Ľ, au lieu de : ¬ę¬†l’air du¬†temps¬†¬Ľ ! ¬ę¬†arme de point ¬ę¬†!¬†Ou encore¬†¬ę¬†gr√®ve de la fin¬†¬Ľ, r√©sonner¬†pourraisonner, t√Ęche¬†pour¬†tache…¬†Mais nombreux sont les courriers des lecteurs o√Ļ l’on ne distingue pas entre¬†o√Ļ¬†et¬†ou, ni entre¬†√†¬†et¬†a.¬†Ou qui confondent¬†ai, est, et, √®…¬†Le grand b√™tisier s’√©tend sur la toile : gr√Ęce √† Internet !

Il faudrait sans doute expliquer aux √©tudiants que le fran√ßais v√©hicule beaucoup d’homophones qui ne sont pas des homographes et qu’ainsi l’orthographe est capitale ! Mais l’orthographe : on ne fait plus √ßa. Manque de temps ? Conformisme ? Aide √† l’enfance ? L’√©ducation dite ¬ę¬†nationale¬†¬Ľ s’en charge…

Parfois une expression devenue courante dit le contraire de ce qu’elle est cens√©e exprimer : ¬ę¬†loin s’en faut¬†¬Ľ pour dire : ¬ę¬†il y a loin¬†¬Ľ, ¬ę¬†tant s’en faut¬†¬Ľ ou ¬ę¬†il s’en faut¬†‚Ķ cela signifiait :¬† Il y a loin de ceci √† cela, ou : ¬ę¬†il s’en faut de beaucoup¬†¬Ľ… Autrefois, ce verbe ¬ę¬†falloir¬†¬Ľ voulait dire ¬ę¬†manquer¬†¬Ľ. En sorte de ¬ę¬†il s¬†‘en faut...¬†¬Ľ signifiait : ¬ę¬†il y a loin…¬†¬Ľ. Mais ¬ę¬†loin s¬†‘en faut¬†¬Ľ devrait alors signifier que le manque est loin, donc que l’√©cart est mince… C’est le contraire qui est vrai !

Une autre expression courante est, √† mes yeux, √©tonnante :¬†point-barre !¬†J’ai toujours dit : ¬ę¬†point final ¬ę¬† ou ¬ę¬†point ! A la ligne¬†¬Ľ. Mais jamais je n’ai fait une barre apr√®s le point. C’est un usage actuel ?

Plus grave -et bien au-del√† des impressions quasi folkloriques d’un ancien…- ce qu’ils appellent ¬ę¬†information¬†¬Ľ est de m√™me farine ! En ce domaine, les journaleux sportifs sont en pointe. Ce qui est bien normal pour des sportifs !

Ainsi, pour une grande comp√©tition automobile : le valeureux partira ¬ę¬†en t√™te¬†¬Ľ ? Non : en ¬ę¬†p√īle¬†¬Ľ. Avant la course a lieu le ¬ę¬†tour de chauffe¬†¬Ľ ? Non : le¬†warm up. On va courir avec des pneux ¬ę¬†pluie¬†¬Ľ ou ¬ę¬†lisses¬†¬Ľ, non : des termes anglais s’imposent…¬†

Le¬†foot¬†fournit aussi une brochette de termes. Notons d’ailleurs que ce sport se nomme¬†calcio¬†enItalie, futbol¬†en Espagne,¬†¬†Fussball¬†en Allemagne… Il porte aussi un nom en arabe, en h√©breu et dans beaucoup d’autres langues. Mais en fran√ßais, aucun mot sp√©cifique n’a √©t√© trouv√©. Il faut dire :¬†foutbol.

Et dans la m√™me brochette, nous trouvons une s√©rie de termes non traduits :¬†corner¬†(les belges disent : ¬ę¬†coup de coin¬†¬Ľ),¬†penalty¬†(non : p√©nalit√©)…¬†¬†¬†

En sport, sans doute, le jargon est un¬†must.¬†Le jargon des journaleux est la langue courante du sportif. Mais la vie quotidienne est envahie, surtout par le biais de la radio et de la t√©l√©. Les journaleux colonis√©s nous colonisent !¬†¬Ľ.

La col√®re, peu √† peu, avait pris mon vieil ami. Mais le soir √©tait venu et la cloche annon√ßait le repas du soir. Adieux brefs……¬†¬† Longues pens√©es au retour…..¬†

 


Le français : langue morte ?

La question doit √™tre pos√©e. Surtout si l’on pense que, pour les langues, la mort pr√©c√®de la d√©cadence, ainsi que nous le rappelions en commen√ßant. Une langue ne se corrompt que si elle est d√©j√† morte. Et elle commence √† se corrompre lorsqu’elle ne cr√©e ni n’invente, mais imite et reproduit… Dans ce cas, elle v√©hicule une pens√©e qui n’est pas la sienne. Ce qui √©tait sa vision du monde est remplac√© par une autre vision du monde.

¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† Jadis, les romains cultiv√©s se devaient de savoir le grec. De grandes oeuvres cependant furent √©crites en latin par ces p√®res nord-africains que sont Tertullien, St Cyprien, St Augustin…¬† Et lorsque les fran√ßais parleront tous le jargon √† la mode, on peut esp√©rer que des africains auront conserv√© un parl√© fran√ßais plus authentique. Comme aussi nos cousins du Qu√©bec (lesquels auraient beaucoup √† dire √† cet √©gard). En tout cas, il est certain que, dans les g√©n√©rations futures, il y aura plus de francophones en Afrique qu’en Europe. Et c’est √† eux qu’il appartiendra de maintenir une langue que les europ√©ens ¬ę¬†francophones¬†¬Ľ n√©gligent ou ignorent.

Il est d√©j√† loin le temps o√Ļ un Etiemble demandait ¬ę¬†parlez-vous franglais ?¬†¬Ľ.¬† Aujourd’hui le jargon est la r√®gle de nos √©lites. Et par elles, peu √† peu, nous devenons de vrais colonis√©s, pr√™ts √† r√©p√©ter n’importe quoi, pourvu que ce soit dit dans un jargon imit√© de la langue de nos ma√ģtres.¬†

Pour ce qui est de l’orthographe, il semble qu’une r√©forme soit impossible. N√©cessaire pourtant, mais probablement impossible en France. On a r√©form√© l’orthographe en espagnol ou en n√©erlandais, mais en fran√ßais les tentatives ont toujours √©chou√©.¬†

A chaque fois, des raisons ont √©t√© √©voqu√©es : avis d√©favorable de l’Acad√©mie fran√ßaise, refus du syndicat des imprimeurs, rejet de la part de la soci√©t√© des agr√©g√©s… Mais ce sont des causes mineures. En fait, c’est surtout √† cause d’une attitude habituelle des gouvernements, lesquels semblent consid√©rer que la langue fran√ßaise est la propri√©t√© de l’√©tat fran√ßais. C’est un non-sens ! La langue fran√ßaise appartient √† tous les utilisateurs de la langue fran√ßaise, d’o√Ļ qu’ils soient…

Et puis, les pesanteurs administratives sont une lourde machine, lente √† mettre en branle. Or l’√©tat qui g√®re la machine doit en fin de compte d√©cider (pour¬†tous¬†les usagers de la langue fran√ßaise)… mais il doit √™tre suivi par son administration, laquelle ne manquera pas de tra√ģner les pieds, surtout dans une ¬ę√©ducation¬†nationale¬†¬Ľ peu encline aux innovations !¬†

Autre d√©faut habituel : demander toujours √† d’√©minents linguistes de donner leur avis… Ce qui serait fort bien, apr√®s tout, si l’on demandait¬†aussi¬†ce que pensent ceux qui enseignent cette orthographe…….. tous les instituteurs. Tous ceux qui ont en charge d’enseigner notre langue.

De fait, dans toutes les nations o√Ļ le fran√ßais est langue officielle, des instituteurs ont la charge d’enseigner cette langue. Il est essentiel de leur demander leur avis. Il importe de conna√ģtre leur exp√©rience…. et leurs attentes.¬†

Car enfin, ce ne sont pas les éminents linguistes qui enseignent que chariot prend un seul r, et  charrette en prend deux !

Ou encore les¬†deux m¬†ou¬†deux n¬†ou¬†deux l¬†‚Ķ l√† o√Ļ le mot est prononc√© de la m√™me mani√®re que s’il n’y en avait qu’un. Et ces infinitifs qui redoublent arbitrairement leur consonne l√† o√Ļ d’autres verbes supportent le √®…

Sans parler des byzantines r√®gles d’accord du participe pass√© employ√© avec le verbe ¬ę¬†avoir¬†¬Ľ… Il serait bon de supprimer des complications inutile. Aujourd’hui, une r√©forme (ou disons : harmonisation ou simplification… si le mot ¬ę¬†r√©forme¬†¬Ľ fait peur) est indispensable.

Il est clair qu’une telle harmonisation n’a pas pour fonction de modifier notre langue. Au contraire, il s’agit d’√©liminer quelques complications inutiles, quant √† son √©criture. Et ainsi de rendre plus facile la transmission de notre langue aux g√©n√©rations futures.¬†

Un exemple de complication inutile : les imprimeurs de la Renaissance ont transcrit par OE li√©s, ce qu’ils transcrivaient par ¬ę¬†√©¬†¬Ľ dans d’autres mots. Ainsi, la m√™me syllabe grecque qui produit ¬ę¬†√©cologie¬†¬Ľ ou ¬ę¬†√©conomie¬†¬Ľ, produit aussi ¬ę¬†oecum√©nisme¬†¬Ľ… Au point qu’aujourd’hui il est d’usage de prononcer ¬ę¬†eucum√©nisme¬†¬Ľ au lieu de ¬ę¬†√©cum√©nisme¬†¬Ľ.

Autre bizarrerie : ce choix qui consista √† transcrire le ¬ę¬†phi¬†¬Ľ grec par ¬ę¬†ph¬†¬Ľ. Or le ¬ę¬†phi¬†¬Ľ √©tait simplement un ¬ę¬†f¬†¬Ľ. Le ¬ę¬†ph¬†¬Ľ est une bizarrerie que ni l’italien, ni l’espagnol, n’ont jug√© bon de conserver.

Plus r√©cemment, on disait :¬†l’Arabie s√©oudite (consultez les dictionnaires !).¬†Aujourd’hui, c’est¬†l’Arabie saoudite.¬†Pourquoi ? C’est que les anglais prononcent ¬ę¬†√©¬†¬Ľ,mais √©crivent ¬ę¬†a¬†¬Ľ. Du coup, les journaleux croient qu’il faut √©crire ¬ę¬†a¬†¬Ľ.. ce qu’ils prononcent aussi ‚Ķ et ils finissent par imposer cette prononciation par la radio et le t√©l√© ! Au point qu’aujourd’hui tout le monde est convaincu que c’est ainsi qu’on a toujours prononc√©.

Mais c’est l√† un d√©tail ! Par contre : que de temps perdu √† m√©moriser des r√®gles inutiles, que d’ailleurs personne ne peut conna√ģtre enti√®rement (√† moins de faire de longues √©tudes sp√©cialis√©es…).¬†

¬ę¬†‚Ķ ¬ę¬†ing√©niosit√©¬†¬Ľ se change en g√©nie quand elle se manifeste par une simplification… ¬ę¬†

                P. Valéry : Tel quel, Choses tues (Pléiade II, p 500)

Une opinion radicale est exprimée par un ami plus jeune que moi, révolté par ce que devient le pays auquel il tient :

¬ę¬†France : ta langue fout le camp ! Ne serait-ce pas le signe que la France fout le camp ? En fait, ce n’est qu’un signe. Pour beaucoup, la France : on ne fait plus √ßa. D√®s lors : pourquoi √™tre attach√© √† sa langue ? Encore dix ans d’Europe et on ne parlera plus de la France. D√©j√† aujourd’hui, le jargon tient le haut du pav√©… sur nos ondes, d√©j√†…et √ßa n’est qu’un d√©but. Tout le monde s’y met. M√™me les grands pontes fran√ßais dans les r√©unions internationales. M√™me l’√©ducation nationale… Voyez les nouveaux manuels d’histoire. Clovis ou Charles Martel : inconnus ! Mais le Monomotapa : grosse affaire ! On croit peut-√™tre que l’histoire : c’est du pass√© ? Non, l’histoire n’est pas simplement du pass√© : c’est de la m√©moire ! Mes anc√™tres, ce n’est pas le Monomotapa… Bien s√Ľr, il y a eu d’autres civilisations que la n√ītre. Il vaut la peine d’en savoir quelque chose. Mais ce ne sont pas mes anc√™tres… Ceux qui ont fait que j’existe… L’histoire, c’est la m√©moire du pass√© ! Un pass√© avec lequel je suis li√©. Allez dire √ßa aux grands Jean-foutres officiels qui nous fabriquent de beaux manuels ! Ils ont oubli√© que, si les animaux vivent dans l’instant, par contre : un humain sans m√©moire : ce n’est rien… et le rien n’a pas d’avenir¬† !¬†¬Ľ

Me revinrent alors ces paroles de Valéry :

¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† ¬ę¬†‚Ķ L’avenir, par d√©finition, n’a point d’image.¬† L’histoire lui donne les moyens d’√™tre pens√©¬†¬Ľ

                P. Valéry : Regards sur le monde actuel, avant-propos (Pléiade II, p 917)

Tant que certains resteront attach√©s √† notre langue et √† notre histoire, la France existera. Non autrement. Certes, il est beau d’apprendre des langues et de s’efforcer de les parler correctement. Combien d’adeptes du jargon seraient capables de parler correctement l’anglais ?¬†

Un devoir est de parler correctement la langue que nous avons re√ßue de nos anc√™tres. Une langue est une relation particuli√®re au monde, une patrie… Mais le fran√ßais de nos √©lites est une langue colonis√©e.

Et puis, cette perte de France va de pair avec une perte de ces qualit√©s fondamentales qui sont celles sur lesquelles la France s’est, lentement, construite. Honneur, sacrifice, d√©vouement… Un Id√©al ne va pas sans id√©es. Et les id√©es s’expriment dans une langue. Toute traduction est approximative. C’est, en tout cas, un v√™tement autre…

La langue n’aurait rien √† voir avec la mani√®re d’√™tre. En fait, il est illusoire de penser que les tenants du jargon ne seraient pas pr√™ts √† d’autres abandons.¬† Dans une Europe serve, une France qui dispara√ģt n’aura certes pas son mot √† dire. Une colonie n’a pas de regard propre.

Fran√ßais : langue morte ? La chose est probable, si nous continuons √† maltraiter notre langue qui devient, aujourd’hui, incapable d‚Äôinventer, de cr√©er. Elle emprunte √† tout va et s‚Äôenfonce dans le jargon… C’est ainsi que meure une langue lorsque les vivants la d√©laissent.

 

René Abel