Rothko ou la fragilité dans la peinture

Le visiteur attentif d’une exposition Rothko, ou même d’une simple salle de musée où se trouvent réunies quelques-unes de ses œuvres, ne peut qu’être surpris par le silence qui y règne – je dirais même : par la densité de ce silence. 

Mark Rothko est sans doute l’un des rares, et peut-être le seul, artiste dont les tableaux (ceux des vingt dernières années de sa vie, entre 1950 et 1970) provoquent un tel effet sur les spectateurs. Comme si, devenus subitement muets, ils étaient « aspirés » par ces toiles abstraites où flottent, sur des fonds indéfinis, des rectangles aux contours flous et aux couleurs changeantes, sortes de nuages cubistes en mouvement, dont on ne sait pas trop d’où ils viennent et où ils vont. Rothko souhaitait que ses grands tableaux soient idéalement accrochés très bas, proches les uns des autres, faiblement éclairés et qu’ils ne côtoient aucune œuvre d’un autre artiste. Il recommandait en outre au visiteur de se placer aussi près que possible : à environ 45 centimètres ! Bref, il désirait que, de plain-pied avec sa composition, celui-ci y « pénètre » et s’y perde…

Rothko – Orange Red and Yellow – 1961 – Philadelphie Museum of Art 

C’est souvent ce qui se passe, à notre insu, lorsque nous restons un moment devant ses tableaux. Ceux-ci nous enveloppent peu à peu, sans nous forcer, et notre esprit libéré s’évade alors vers un « ailleurs » serein, tandis que nous envahit une certaine plénitude. On parle souvent de « peinture mystique » à propos des toiles des vingt dernières années de Rothko. Juif d’origine russe (précisément, de l’actuelle Lettonie), Rothko a suivi pendant les premières années de sa vie un enseignement hébraïque dans un établissement talmudique, mais il cesse de pratiquer toute religion lorsqu’il émigre, à l’âge de dix ans, avec ses parents aux Etats-Unis. Séduit pendant son adolescence par les idées de l’extrême gauche américaine largement propagées alors sur la côte Ouest, il se déclare bientôt anarchiste et athée. Il restera, tout au long de sa vie, fidèle à des convictions progressistes. Mais, s’il affirmait qu’il n’était pas un « mystique », il s’empressait d’ajouter : « Un prophète, peut-être. » De fait, à partir de 1950, ses toiles semblent devenir le lieu privilégié de violents débats intérieurs. Comme si des pulsions spirituelles profondément enfouies refaisaient soudain surface et devaient affronter la rigueur d’une pensée rationnelle.

Ne seraient-ce pas les traces de ce débat intérieur que l’on distingue dans les contours tremblants des rectangles de brume qui traversent ses tableaux – comme les empreintes des angoisses qui, par moment, terrassaient littéralement Rothko, jusqu’à la dépression ? C’est peut-être là, dans ces morceaux de peinture qui ne sont que vibrations – ni traits, ni vraies couleurs –, que ses œuvres « respirent ». Ces contours tremblants semblent dégager un souffle : ils captent notre regard et nous hypnotisent. Nous nous retrouvons soudain dépouillés de ce que nous sommes, comme si Rothko, sans rien vouloir montrer ou démontrer, avait posé devant nous un miroir afin que nous y apercevions le reflet fugitif de notre être en quête de sa vérité – si fragile.

Rothko – Black on Marron – 1958 – Tate Gallery

À côté de l’exubérance créative de Picasso, des vibrations colorées de Matisse, des chairs déchirées de Francis Bacon, Mark Rothko aurait donc inscrit, dans l’histoire de la peinture, l’extrême fragilité comme porte d’accès vers l’absolu.

Rothko – Black and Grey – 1970 – Musée Guggenheim

Au matin du 25 février 1970, on retrouvait son corps, dans son atelier de New York, allongé dans une mare de sang. Mark Rothko s’était, à 67 ans, ouvert les veines après avoir avalé une forte dose de barbituriques.


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Edouard Dor –Rothko, pour s’y perdre– Éditions espaces&signes, Paris. Octobre 2015. Une approche de l’œuvre des vingt dernières années du peintre américain. 
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