La Terre Mère est-elle bonne ?

Par Sabine Gayet

Tlaltecuhtli au corps gigantesque est une épouvantable déesse crocodilienne dont les crêtes dorsales sont les chaînes de montagne. Selon un récit aztèque consigné dans l’histoire du Méchique, Quetzalcóatl et Tezcatlipoca descendent un jour du ciel pour  observer Tlaltecuhtlit qu’ils surprennent en train de sillonner les mers en quête de chair fraiche. L’avidité de la déesse est si insatiable que les crocs de ses coudes, de ses genoux et de ses autres articulations émettent de sinistres grincements alors que sa  gueule béante s’agite furieusement. Les deux dieux décident alors d’exterminer l’acerbe bête. Ils se transforment eux-mêmes en deux énormes serpents dont l’un s’enroule autour de la main gauche et du poignet droit de Tlaltecuhtli pendant que l’autre dieu tire sur sa main droite et son pied gauche. Ils écartèlent donc la déesse monstrueuse, après quoi  ils créent le disque terrestre avec la partie supérieure de son corps et dispersent l’autre moitié dans le firmament pour fabriquer les différents cieux. Telle est la déesse primitive des Mexicains.

Dans la cosmogonie mésopotamienne, Tiamat n’est guère plus amène. Certes elle n’est pas exactement une Terre-Mère mais c’est aussi à partir de la moitié de son corps que sera créée la terre, l’autre moitié deviendra le ciel. A l’origine le couple primordial est aquatique ; il y Tiamat la mer et Apsou les eaux souterraines. De ce couple naissent de multiples dieux dont Apsou ne supporte pas le vacarme et il songe à les exterminer. Ea – qui sait tout – décide de le devancer et le tue. Tiamat, pour venger son époux, a rassemblé une armée de monstres : serpents aux dents acérées et dragons épouvantables. Mardouk, le fils d’Ea, aura raison de Tiamat en la prenant dans son filet et en lui faisant avaler un vent furieux qui gonfle ses entrailles et l’étouffe.  Mardouk alors la fend en deux, créant la terre et le ciel.

Et Gaia ? Elle est la Terre, conçue comme l’élément primordial d’où naissent les races divines. Selon Hésiode, elle nait immédiatement après Chaos – l’Abîme béant – et avant Eros – l’Amour qui rompt les membres. Sans l’aide d’aucun élément mâle elle engendre Ouranos, le Ciel, semblable à elle-même afin qu’il puisse la couvrir entièrement. Avec lui elle va engendrer des monstres. Ouranos a en horreur sa progéniture et la refoule dans les entrailles de l’énorme Gaia qui gémit et forge alors une faucille aux dents aigues qu’elle propose à ses enfants en leur demandant d’émasculer leur père. Seul Cronos – aux idées retorses – accepte et agit. Le sang de la blessure va encore féconder Gaîa qui engendre les Érinyes – entre autres.

Il s’agit là de mythes primitifs. Les forces telluriques qui inquiétaient les premières générations d’hommes sont peut-être à l’origine de ces mythes. On voit que dans la mythologie grecque, la deuxième génération de dieux est plus séduisante. Ainsi Déméter, déesse de la fertilité, Pomone, déesse des fruits et des jardins.

Dans d’autres pays, en Amérique du Sud dans les Andes, c’est d’abord la valeur positive de la Terre-Mère qui s’est imposée. Les Incas se montrent très attachés à la terre mère, la Pacha Mama, qu’ils sacralisent en la voyant d’abord comme une source de grandes richesses qui assurent la subsistance des hommes et des animaux. La terre fournit la nourriture nécessaire mais il y a des années bonnes et d’autres non. Aussi faut-il s’attirer les faveurs de la Pacha Mama par des sacrifices qui se font dans le cadre de rituels fréquemment renouvelés. Plus que la Terre-Mère, la Pacha Mama est la Nature en général et il est intéressant de savoir que La culture inca ne distingue pas l’espace et le temps. C’est l’espace temps qu’ils appellent Pacha Mama. Bien avant les Incas, les Phéniciens honoraient la Déesse de la fécondité, Baalat, la Maîtresse de Byblos. Etait-elle la Terre ? La Mère ?

Chez les Dogons, la terre est d’abord ce morceau de placenta qu’Ogo, l’indocile, a indûment arraché à l’œuf d’Amma et a précipité dans le vide, et dans laquelle il va scandaleusement pénétrer. Amma purifiera cette terre impure avec le sang de Nommo – qui ressuscitera – tandis qu’Ogo sera puni en devenant le renard pâle, éternel errant. Par des sacrifices réitérés, les Dogons poursuivront l’œuvre de purifications de la terre.

Dans la plupart des mythologies on trouve ainsi la Terre-Mère, le Père-Ciel. La Terre-Mère suscite plus de culte que le Père Ciel, bien que le Soleil se trouve le Soleil et le Soleil est un dieu souverain.

Aujourd’hui où la notion de Dieu s’estompe en occident on assiste à un curieux retour au culte de la Pacha Mama sous de nouvelles désignations : l’écologie, le respect de l’écosystème. Chez les gens sensés il s’agit moins d’un culte que d’une conscience justifiée de la nécessité de veiller et préserver les ressources de la planète, de cesser de polluer la terre notamment et de la stériliser à court terme avec des engrais chimiques ou de lui fournir des graines contre nature.

Pendant des millénaires, un savoir-faire paysan a permis de respecter la terre en la nourrissant, la ménageant et en laissant des myriades d’animalcules l’aérer, la nourrir ; en elle des semences donnaient des plantes susceptibles de se reproduire, sempiternellement. Aujourd’hui des industriels protégés par des lois produisant des graines qui ne peuvent germer qu’une seule fois, réduisant les agriculteurs à devenir des clients captifs. Si ceux-ci s’échangent des graines naturelles, ils se retrouvent hors la loi et risquent la prison.

Bonne, la Terre-Mère ? Oui si on la respecte. Certes le manichéisme n’est pas plus applicable à elle qu’à l’homme qui l’exploite. Parmi les écologistes on trouve quelques ayatollah pour lesquels il ne s’agit plus que de s’arc-bouter sur des positions extrêmes et passionnelles – ou politiques – qui brouillent les pistes. Mais tandis que croît la population mondiale il est plus qu’urgent de laisser la Terre Mère reprendre vie, maintenant et pour les générations futures.

Concomitamment, n’y a-t-il pas lieu de méditer sur cette notion de Pacha Mama espace temps des Incas. ?