Le lien homme-terre

Jacques Chopineau

1- Une association fondamentale

Dans la langue biblique, nous sommes en présence d’une relation unique homme-terre…  La relation entre cet humain et la terre est  marquée par une association verbale  incontournable :   Adam-adama. Il est impossible de parler de l’homme sans parler de la terre qui est son seul habitat : sa terre… dont il vient et à laquelle il retournera.

Il importe de s’arrêter un instant sur cette analogie : « adam » (homme : genre humain) et « adama » (terre). Adam vient de la « adama »…    Adam désigne le genre humain, lequel est construit mâle et femelle (cf Genèse 1,27). Ainsi « adam » (latin : homo) n’est pas l’homme masculin, mais la source des mots « humain, humanité».

Par parenthèse, l’homme masculin serait, en français, exprimé par un mot dérivé du latin: vir , dont nous avons fait viril , virilité…  Mais ici, c’est bien du genre humain qu’il s’agit. Et Adam (l’humanité) provient de la adama (la terre)…

L’homme vient de la terre… et y retournera, selon la Bible (Genèse 3,19). C’est d’autre part, son unique habitat : détruire la terre serait détruire cette humanité. Enfin, sans les fruits de la terre, l’humanité serait vouée à la mort par absence de nourriture. L’histoire humaine est conditionnée par ces déterminations originelles.

D’autre part, cet espace terrestre a été découpé de diverses manières : des empires, des royaumes, des nations ont, en leur temps, imposé des limites et des frontières… lesquelles ont changé au fil du temps. La terre étant, elle même, étrangère à ces découpages provisoires.

Autant de thèmes examinés par de nombreuses études. Combien de guerres n’ont elles pas eu pour cause des frontières « intangibles » opposées au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ? Et combien de frontières arbitraires ? Et combien de peuples sans terre ?

Les lignes qui suivent ne visent, en fait, ni l’histoire, ni la géographie, mais simplement une approche originale : celle des textes bibliques. L’homme de la Bible, en effet, a une approche particulière  : un lien originel et fondamental entre l’homme et sa terre. 

D’autre part, la terre est dépendante de l’action de l’homme. La terre est toujours ce que les hommes en font. Le sol fut d’abord maudit à cause du « péché originel » (Genèse 3,17), puis cette peine fut adoucie au temps de Noé (cf Genèse 5,29). C’est d’ailleurs l’origine du nom de Noé (NoaH repos).

Le sol maudit du fait de la faute d’Adam : une terre qui ne produisait plus que « épines et chardons » est finalement « consolée » aux jours de Noé…

 Comme le rappellent plusieurs textes (cf Psaume  24,1 ; Psaume 89,12 ;  Psaume 102,26 … ), la terre appartient au Seigneur… Certes ! Mais elle devient ce que l’occupant humain en fait ! Quoiqu’il en soit de ces récits anciens, le lien entre la terre et l’activité de l’homme est évidente.

 Esaïe 6,3 rappelle que « toute la terre est remplie de sa gloire... ». Encore faut-il trouver cette « gloire » (cette « brillance » tel est le sens du mot hébreu). Tant d’autres « brillances » attirent les regards des hommes… C’est donc un regard nouveau qui est évoqué ici. Au raz du sol…   

 

 

2- Une ancienne vision du monde

Il faut se souvenir du fait que les anciens ont une vision du monde différente de la nôtre… La terre est plate et elle est surmontée par une coupole solide appelée ciel. En fait, ce ciel est lui-même surmonté par un autre ciel lequel à son tour est surmonté par un autre ciel et ainsi de suite… C’est pourquoi le terme « ciel » est toujours un duel en hébreu : comme tout ce qui est double (deux mains, deux oreilles, deux pieds etc…) ou ce qui va toujours par deux (dents, ciels…).

 En effet, les cieux sont toujours surmontés d’un autre ciel… Ce que l’hébreu appelle : cieux des cieux (chmey ha-chamayim). Les discussions ne portèrent que sur le nombre total de ces cieux… Traditionnellement le chiffre de sept a été retenu. Ainsi, le trône de Dieu est placé au dessus de ces sept cieux, lesquels sont des demeures angéliques.

 Sur la terre, cependant, seuls les hommes ont leur habitat : lieu sublunaire qu’ils ne peuvent quitter… Sauf peut-être en esprit, ainsi que nous le décrivent des récits d’ascension céleste. Saint Paul a été du nombre de ceux qui ont gravi ces cieux (cf  II Corinthiens 12,2sq).

 Selon cette vision du monde, pour le commun des mortels, la terre est le lieu sublunaire auquel les corps humains sont attachés. Les cieux sont des mondes angéliques, mais cette terre plate est le lieu de l’humanité. La adama est le lieu du Adam. Son origine et sa fin. La terre, ainsi, est un nom d’une existence éphémère. L’éternité n’est pas terrestre !

Autant le ciel est élevé au dessus de la terre,autant sa fidélité est forte au dessus de ceux qui le craignent… Comme un père a compassion de ses fils, le Seigneur a compassion de ceux qui le craignent. Car lui, il sait de quoi nous sommes formés, il se souvient que nous sommes poussière. L’homme : ses jours sont comme l’herbe, il fleurit comme la fleur des champs.                                               Psaume 103,11sq


Le propre de l’humanité c’est qu’elle est mortelle… comme tout ce qui vit sur cette terre. De là, ce nécessaire respect de ceux qui font vivre cette terre nourricière… Dans le même temps, il est nécessaire de sauvegarder ce lien homme-terre que rien ne peut remplacer.

 

3- La terre oubliée…

A notre époque, parfois, cette relation fondamentale homme-terre est oubliée. Comme si l’humain était le maître absolu d’une terre serve. En ce sens, d’ailleurs, va cet actuel mouvement mondial d’accaparement des terres arables. Comme si la terre était d’abord une source de profit. De là, cette course effrénée à la productivité et à la rentabilité.

 Certes, celui qui cultive la terre doit aussi pouvoir en vivre. Mais si un profit plus grand peut être tiré de cette terre, c’est cela qui est fait, même si c’est au détriment des paysans locaux et des populations locales.  

 Là où, depuis des siècles, des paysans cultivaient des terres nourricières, on voit de grandes étendues des meilleures terres, les mieux irriguées, être vendues (paysans dépouillés tant de leurs terres que de leur maison) et consacrées à des productions exportées  (huile de palme, biocarburant… ) ou vouées à des constructions gigantesques (mines, barrages…). De tels problèmes se présentent aujourd’hui dans des pays différents : Brésil, Pérou, Cambodge, Mali, Niger…

 Dans cette marchandisation de la terre, le lien de l’homme à la terre est oublié. Ce lien s’efface devant le profit. Le profit de quelques uns -parfois lointains- et le malheur des paysans et de leur famille. Pense-t-on que cette réalité puisse, un jour,  être considérée comme normale ?

 En réalité, les maîtres des hommes  (héréditaires ou nouvellement élus…) semblent ignorer ce lien fondamental homme-terre. D’ailleurs, ils ne sont pas les seuls ! l’humain urbanisé ne connaît ses sources alimentaires que dans ses boutiques et supermarchés. Et un cultivateur devient rarement ministre !.

 On peut ainsi -si c’est avantageux- vendre des millions d’hectares de terre nourricière. Les acheteurs sont nombreux et c’est d’eux que nos descendants dépendront pour se nourrir…

 Et la marchandisation de la terre va plus loin encore… Ainsi cette firme nord-américaine qui prétend interdire aux paysans de semer leurs propres semences, afin qu’elle puisse vendre des semences nouvelles.

Question : quelle terre allons-nous transmettre à nos descendants ? Certes on entend parfois dire que les jeunes trouveront le moyen de résoudre les problèmes légués par les anciens. Il reste qu’ils hériterons d’une terre polluée, de rares abeilles, de rivières sans poissons, de forêts sans guère de gibier… Et puis surtout d’une pollution nucléaire quasi éternelle… A eux de gérer ce monde que nous leur transmettons ! Car la terre est aussi un héritage…

 

4- Et demain ?

Dans un pays agricole comme la France, on a toujours vécu dans le respect de la terre nourricière. C’était l’attachement au terroir… Qu’en est-il aujourd’hui ? Au fil des ans, afin de produire plus, des tonnes de pesticides et d’herbicides transforment la terre et ce qu’elle produit.  

 Dans le même temps, de lourdes contraintes financières et administratives sont imposées aux paysans. Et simultanément, leur niveau de vie connaît une baisse sévère. Plus d’un suicide par jour, dans cette profession ! Sans que cela, d’ailleurs, ne suscite de réaction… Ce qui peut susciter l’étonnement !

 Comme le disait un sage  amérindien : « lorsque le dernier poisson aura été pêché, la dernière rivière asséchée, le dernier arbre abattu… l’homme s’apercevra que l’argent ne se mange pas » ! Mais, de nos jours, la marchandisation est régnante !  

 De fait, l’homme et la terre ont la même origine et le même destin. L’homme ne peut vivre sans la terre. Comme le rappelle l’indien bolivien Evo Morales : la terre-mère (la Pacha Mama) peut vivre sans l’homme, mais l’homme ne peut pas vivre sans elle. Et il ajoute : « si nous détruisons la nature : à quoi sert de défendre les droits de l’homme ?»

 Il convient de rappeler ce lien ancien et permanent : On ne peut aimer l’humanité et maltraiter sa terre.

                                                                                                
                                                                                                   Jacques Chopineau