Millet et Van Gogh : Terre, Travail et Foi

Chantal Humbert

Les deux peintres, attachés à la glèbe, se font l’interprète des paysans saisis dans leur univers quotidien.

 

Peignant l’effort des glaiseux à l’ouvrage, Millet et Van Gogh transcrivent la vie modeste des humbles et retrouvent la vérité de leurs gestes dans l’univers silencieux des campagnes. Par – dessus trois siècles de classicisme, ils rejoignent Pierre Brueghel l’Ancien qui avait célébré le premier avec éclat la terre des hommes. Leurs héros sont des bêcheurs fourbus, des semeurs emportés dans un mouvement sacré, des paysannes penchées sur des gerbes ou voûtées sur des fagots. Tous deux traitent de thèmes liés à la fertilité de la terre dans un esprit lyrique et biblique. Jean – François Millet peint en 1857 “L’Angélus” conservé aujourd’hui au musée d’Orsay et Vincent Van Gogh représente en 1885  “Les Mangeurs de pommes de terre“, exposés au musée Van Gogh à Amsterdam.

 

“La figure du Christ n’a été peinte comme je la sens que par Delacroix et Rembrandt… Millet, lui, a peint la doctrine du Christ” Vincent Van Gogh à Emile Bernard.

 

Jean François Millet (1814-1875) – L’Angélus
Huile sur toile, 1857 – Paris, Musée d’Orsay


Jean-François Millet, né à Gruchy, près de Gréville, dans le Cotentin, se plait à répéter “paysan je suis né, paysan je resterai”. Il appartient en fait à une famille de noble paysannerie qui pratique une piété austère tout en ayant une culture éclairée : on lit Montaigne et Pascal, on fait de la musique tout en filant la laine. Le jeune homme, révélant des dons prodigieux pour le dessin, obtient une bourse et part étudier la peinture à Paris. Elève de Paul Delaroche, il se lie aux paysagistes Narcisse Diaz, Constant Troyon. S’éloignant en 1849 de la capitale envahie par le choléra, il va en forêt de Fontainebleau et décide de s’installer à Barbizon. Là, il achève “Le Semeur” et “Les Botteleurs de foin“, présentés au salon de 1850. S’orientant vers les sujets rustiques, il guette par exemple l’apparition d’un porteur de fagots à l’orée d’un chemin.


Magnifiant l’accord de l’homme avec la nature, il ne peint pas uniquement la forêt de Fontainebleau comme Théodore Rousseau, mais se tourne davantage vers les champs où il représente des paysans absorbés dans leur tâche au quotidien. Au moment où commence l’industrialisation, Millet prend position : “C’est le côté humain, franchement humain qui me touche le plus en art”. Observateur sévère, il élimine le superflu, ne retient que les grandes lignes, les volumes amples. Il simplifie les couleurs les réduisant à des contrastes et à des tons neutres. Loin des pastorales du XVIII ème siècle, “Les glaneuses” s’inscrivent dans une veine réaliste. Exposées au salon en 1857, elles symbolisent la pauvreté, l’humilité des travailleurs de la terre, réduits à la portion congrue; images même du travail, des paysannes grappillent et ramassent des épis de blé après la moisson. La composition est coupée en deux parties, le ciel occupe le tiers supérieur et la terre les deux autres parties; bien présente, c’est elle qui apporte fécondité et prospérité.

L’Angélus“, peint à la suite des “Glaneuses“, reprend une même composition privilégiant l’importance de la terre, précisément d’un champ planté de pommes de terre. Nous sommes le soir et une journée bien remplie s’achève comme le prouvent plusieurs sacs pleins de tubercules; disposés sur la brouette, ils sont prêts à être transportés pour garnir la cave. Réduisant les craintes de disette, les pommes de terre, propagées par l’agronome Antoine Parmentier, s’imposent, au milieu du XIX ème siècle, en complément du blé et assurent la nourriture d’une population de plus en plus nombreuse. Un couple de paysans, campés en silhouettes sculpturales au centre d’une plaine plate, vide et immense, en interrompt le ramassage, car il entend sonner l’angélus au clocher de l’église Saint – Paul, à Chailly – en – Bière, près de Barbizon. L’homme se découvre posant panier et fourche, tandis que son épouse prie les mains jointes. Rappelant la salutation mariale de l’Annonciation, Millet explique en 1865 : “C’est un tableau que j’ai fait en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant sonner la cloche de nous faire arrêter pour dire l’angélus pour ces pauvres morts”. Rendant un culte à la terre nourricière, il évoque donc une prière religieuse dans une activité journalière. Certes Millet n’est pas pratiquant, mais en transcrivant un souvenir d’enfance il se rapproche des Evangiles et d’une vision biblique. Il pérennise l’union des paysans avec les saisons et leur soumission à la destinée. Dépassant l’anecdote, le peintre atteint le grandiose et tend vers l’archétype. “L’Angélus“, alliant recueillement et dignité, se hisse dès la fin du XIX ème siècle au rang d’icône populaire.

Le tableau, acheté par le Louvre en 1889, intéresse au siècle suivant des artistes tel Salvador Dali. Fasciné par le sujet, il le représentera plus d’une soixantaine de fois le voyant chaque jour dans le couloir de son école; il essaie aussi dans un ouvrage, “Le mythe tragique de l’Angélus de Millet” écrit en 1933, d’expliquer son engouement par la connotation psychanalytique. Trente ans plus tard, Dali obtient encore du Louvre la radiographie du tableau aux rayons X : à la place du panier de pommes de terre, elle révèle un caisson noir, probablement un cercueil d’enfant. En récitant ainsi la prière de l’angélus, le couple se recueillerait devant la dépouille de leur bambin. Il exprime à sa manière les paroles de la Genèse, chapitre III, versets 18 et 19 : “A la sueur de ton visage, tu mangeras le pain jusqu’à ce que tu retournes le sol, car c’est de lui que tu as été pris. Oui, tu es poussière et à la poussière, tu retourneras”. Salvador Dali, profondément troublé par “l’Angélus“, est ce qu’on appelle en psychogénéalogie un enfant de remplacement : il porte le même prénom que son frère, décédé juste neuf mois avant sa naissance; il remplace donc un fils parfait, à la fois son double et son usurpateur, qui est chargé de faire oublier la mémoire de l’aîné à ses parents. La fascination inconsciente du peintre envers le tableau manifeste la hantise des enfants morts, pour lesquels les mères prient au moment de l’angélus. Comme Salvador Dali, Vincent Van Gogh est un enfant de remplacement, puisqu’il est né le 30 mars 1853, le jour même de l’anniversaire de la mort de son frère, Vincent Willem I. 

 

“Dieu nous enseigne des choses plus élevées par le biais des choses de la vie quotidienne” Vincent Van Gogh.

 

Vincent Van Gogh (1853-1890) – Les mangeurs de pommes de terre
huile sur toile, 1885 – Musée Van Gogh, Amsterdam


Ayant raté ses examens théologiques, Vincent Van Gogh, fils d’un pasteur, obtient d’être envoyé en 1879 comme missionnaire laïc auprès des mineurs du Borinage en Belgique. Vivant pauvrement, il sauve un malade du typhus, aide jour et nuit les victimes après un coup de grisou, multiplie les prédications lors d’un hiver très rude. Un prêtre-ouvrier en somme, mais sans accent social. Les mineurs le trouvant trop zélé, ses supérieurs mécontents, il renonce à l’apostolat et l’art prend le pas sur la prédication.

Brillant dessinateur, Van Gogh part pour La Haye où il étudie la peinture sous la direction d’Anton Mauve. En lui communiquant sa passion pour Millet, il oriente le jeune peintre vers des thèmes sociaux. “L’Angélus” apparaît justement l’emblème de cette peinture réaliste traduisant son besoin de dévouement religieux. Vincent Van Gogh retrouve également chez Millet l’humilité et la compassion, des valeurs chrétiennes chères à son cœur. Il apprécie encore chez ce maître posthume la rigueur et, surtout, l’idéologie de l’homme gagnant son pain à la sueur de son front. Lisant par ailleurs Dickens, Hugo, Michelet et Zola, Vincent Van Gogh enrichit sa vision du monde et affermit ses convictions sociales. Le jeune homme rejoint en décembre 1883 ses parents dans le Brabant – Septendrional, à Nuenen, près d’Eindhoven, où son père vient d’être nommé pasteur. Installant un atelier dans le lavoir de la maison familiale, il y séjourne près de deux ans et réalise presque deux cent peintures ainsi que de nombreux dessins et aquarelles.

Vincent Van Gogh, en admirateur certes de Millet, mais aussi de Jules Breton et des peintres de la vie rustique, entame alors une sorte de cycle allégorique. Il veut transcrire les diverses tâches paysannes et montrer comment l’homme de la campagne vit au rythme des saisons : le planteur de pommes de terre, le laboureur, le moissonneur côtoient le berger, le semeur, le tisserand, le ramasseur de brindille … Se rapprochant ainsi de l’art d’un Jacob Ruysdaël, il partage avec lui une proximité quasi religieuse de la terre. Pendant l’hiver 1884, Van Gogh fait une cinquantaine d’études de têtes paysannes; prises sur le vif, elles ont été exécutées dans des conditions lumineuses très difficiles. “Les Mangeurs de pommes de terre” en représentent une synthèse étonnante comme il l’écrit à son frère Théo : il a peint des “visages rudes et plats, aux fronts bas et aux grosses lèvres, pas affilées, mais pleines et semblables à celles des tableaux de Millet”; travaillant bien le mélange de couleurs, Van Gogh essaie encore de rendre leur carnation pareille à une “pomme de terre bien poussiéreuse de terre et bien entendu pas épluchée”. La scène, créée en atelier après mûre réflexion, s’inspire également d’une rencontre au quotidien. Au retour d’une longue journée sur le motif, Vincent entre dans la chaumière des de Groot; d’abord saisi par l’obscurité, il discerne peu à peu cinq figures familières, rassemblées autour d’un plat bouillonnant de pommes de terre. “Les Mangeurs de pomme de terre” réunissent donc cinq paysans autour d’une grossière table de bois. Trois générations participent au maigre repas. La plus jeune des paysannes tient devant elle un plat contenant des pommes de terre; bien cuites et encore fumantes, elle les distribue à la ronde. Face à elle, l’aïeule, se charge de la boisson, du café de malt, qu’elle verse dans des bols. Vincent Van Gogh reprend à Rembrandt ses effets d’éclairage, mais ajoute à la composition un accent de réalisme, une force et une simplicité tout à fait modernes.

Manifeste social “Les Mangeurs de pommes de terre” sont acceptés comme le premier chef d’œuvre du peintre. Ils matérialisent bien au final “le paysan peint avec la terre qu’il ensemence”. Si la gamme des couleurs reste encore très sombre, on relève déjà une note de ce jaune qui va tant subjuguer l’artiste et dont le paroxysme embrasera ses toiles.

                                                                                                    Chantal Humbert

 

A lire :

Catalogue exposition musée d’Orsay : “Millet / Van Gogh” par Louis van Tilborgh, Marie-Pierre Salé, édition de la RMN, 1998.