Sms, chats et blogs,
Fonctions crĂ©atives dans les pratiques d’Ă©criture des jeunes

N. Michot

Les moyens modernes de communication que sont les chats, les blogs, ou les SMS font souvent place Ă  des pratiques Ă©crites particuliĂšres, notamment chez les jeunes. Les Ă©crits atypiques observables dans ces lieux de communication et communĂ©ment appelĂ©s « langage SMS » semblent rĂ©sulter de plusieurs aspects communicationnels tels que des besoins spĂ©cifiques de communication ne pouvant ĂȘtre transcrits que par l’application de procĂ©dĂ©s linguistiques influant sur la forme et/ou le sens des discours Ă©crits. En effet, l’adoption d’une forme langagiĂšre singuliĂšre et atypique ne rĂ©sulte pas de personnes « fĂąchĂ©es » avec la langue ou de « fantaisies » relevant d’un fait ponctuel. Un mĂȘme besoin d’écrire atypiquement a Ă©tĂ© Ă©prouvĂ© Ă  plusieurs moments et par plusieurs personnes. Nous pouvons donc supposer que ces Ă©crits rĂ©pondent Ă  des critĂšres prĂ©cis remplissant certaines fonctions discursives.

Nous nous proposons donc de dresser un panorama gĂ©nĂ©ral des fonctions de communication observables dans les pratiques Ă©crites atypiques des jeunes sur les trois moyens de communication citĂ©s supra, afin de comprendre, Ă  travers une approche sociolinguistique, les fondements et les logiques atypiques de ces types d’écrits.

1. Fonction Ă©conomique

Les Ă©crits atypiques dans les moyens modernes de communication sont gĂ©nĂ©ralement connus pour leur aspect abrĂ©viatif. De nombreux procĂ©dĂ©s dĂ©crits par Anis (2003 et 2004) sont mis en Ɠuvre afin d’économiser de l’espace et/ou du temps lors de la composition d’un message Ă©crit. Originairement, les scripteurs ont abrĂ©gĂ© leurs discours pour Ă©conomiser :

a) l’espace graphique limitĂ© dans les SMS, et ne pas payer ainsi la valeur de deux messages,

b) du temps et ne pas faire attendre l’interscripteur, en particulier dans les chats.

Un style graphique particulier peut ĂȘtre observĂ©, tel que le mĂ©lange lettres, chiffres, et autres signes graphiques, appelĂ© rĂ©bus par Anis (2003) et Lorenz (2010), ou encore l’aspect phonĂ©tisant de certains graphĂšmes tels que l’utilisation massive du « k » pour transcrire le son [k], et des habitudes langagiĂšres ont Ă©tĂ© prises par les scripteurs produisant leurs Ă©crits dans des situations d’échanges Ă  la fois libres, sans contraintes, et informels. Examinons quelques exemples :

(1, SMS) Pa kan c pour autr choz k lécole.C pa grav. J tapél mercredi pour fixé 1 rdv

(2, SMS) Nn jpe pa G 1control 2fizik 2m1 é fo Kjtaf lĂ© matiR scientifik 7anĂ©! bn jte lS la jss en cour 2ps!bizooox jpens venir 2m1!alr tĂšt’ a 2m1!

(3, chat) _PLAQUETTE-DE-SEUM_ : lmec il es fiancé y drague tou cki bouge aller garde
la cheup
AlgerieneUnited : Reglage de compte ou koi
AlgerieneUnited : lol
Jean-Gabin-tonton : genre le mec il drague sur lnet alors ki lest fiancé ?
Jean-Gabin-tonton : mdrrrrrrrrrr
AlgerieneUnited : ah spa bien lol
Jean-Gabin-tonton : wahhh lpouilleux

(4, blog) Coucou!! alor moi c ERIKA (ririk ou kirri pr lĂ© intimes mdr!!) g 15 an (Ă© ui je c on dirĂ© pa). dc la t sur mon blog ou ya surtt d tof de mĂ© ami Ă© de nos dĂ©lir!! dc dja jdi tt dsuite ke c pa la peine de metr de la merde ds lĂ© com!! bref voila jvs lĂ©ss yeutĂ© trankil…. g kune choz a vs dir c lachĂ© vos COMZ!! lol

Dans ces exemples divers, de nombreux procĂ©dĂ©s d’abrĂ©viations et de compactages graphiques peuvent ĂȘtre relevĂ©s. Les plus saillants et les plus frĂ©quents sont les suivants :

– chute de lettres muettes : pa (pas), fo (faut), tou (tout), mĂ© ami (mes amis), etc.
– chute de « e » muets et de « e » diacritiques : autr (autre), grav (grave), jpens (je pense), lmec (le mec), lnet (le net), dĂ©lir (dĂ©lire), etc.
– squelettes consonantiques : nn (non), bn (bon), alr (alors), jss (je suis), ds (dans), vs (vous), etc.
– syllabogrammes (mĂ©langes possibles de majuscules et de minuscules dans une mĂȘme sĂ©quence graphique) : C (c’est), G (j’ai), matiR (matiĂšre), t (t’es, tu es), etc.
– logogrammes : 2fizik (de physique), 2m1 (demain), 1 (un)
– simplification des digrammes et des trigrammes par l’utilisation d’un graphĂšme phonĂ©tisant et simplificateur : Ă© (et), koi (quoi), scientifik (scientifique), trankil (tranquille), kune (qu’une), tof (photo), jpe (je peux), etc.
– agglutination de sĂ©quences syntaxiques plus ou moins complexes : kjtaf (que je taffe [travaille]), tapĂ©l (t’appelles), spa (c’est pas), ya (il y a), cki (ce qui), jpe (je peux), jpens (je pense), etc.

PrĂ©cisons que les procĂ©dĂ©s relevĂ©s ne sont pas exhaustifs, mais notre objectif est de montrer de maniĂšre reprĂ©sentative les stratĂ©gies et les logiques abrĂ©viatives plutĂŽt que de dresser une typologie complĂšte des phĂ©nomĂšnes prĂ©sents dans les Ă©crits atypiques. Nous constatons Ă  travers l’analyse de ces exemples que les diffĂ©rents procĂ©dĂ©s de rĂ©ductions peuvent ĂȘtre cumulĂ©s dans un mĂȘme Ă©noncĂ©, ainsi que dans une mĂȘme sĂ©quence graphique autonome, c’est-Ă -dire isolĂ©e entre deux blancs graphiques. Notons que dans le cas de l’agglutination, les procĂ©dĂ©s se cumulent le plus souvent. Remarquons par ailleurs que les tendances d’usage d’un moyen de communication Ă  l’autre, ainsi que d’un scripteur Ă  l’autre, prĂ©sentent des diffĂ©rences, soit Ă  cause des spĂ©cificitĂ©s techniques et situationnelles sur le plan de la communication entre usagers, soit Ă  cause des habitudes d’écriture variant d’un usager Ă  l’autre.
 

Enfin, en ce qui concerne les deux premiers exemples qui sont des messages SMS, et donc des messages rĂ©digĂ©s avec des contraintes d’espace graphique Ă  respecter pour ne pas avoir de surcoĂ»t par l’opĂ©rateur de tĂ©lĂ©phonie mobile, nous pouvons nous demander quel est le gain d’espace graphique par rapport Ă  une version standard des exemples. Pour ce faire, nous proposons les versions standard correspondantes en (1’) et (2’) :

(1’) Pas quand c’est pour autre chose que l’école. Ce n’est pas grave. Je t’appelle mercredi pour fixer un rendez-vous.

(2’) Non je ne peux pas j’ai un contrĂŽle de physique demain
 et il faut que je taffe les matiĂšres scientifiques cette annĂ©e! Bon je te laisse, lĂ  je suis en cours d’EPS ! Bisous je pense venir demain ! Alors peut-ĂȘtre Ă  demain !

Dans ces deux exemples fortement abrĂ©gĂ©s, nous pouvons noter un gain d’espace graphique de 43% en (1’) et de 40% environ en (2’). Le scripteur peut donc quasiment Ă©crire la valeur d’un demi-message en plus en Ă©crivant de façon atypique. Notons que le gain d’espace dĂ©pend Ă©galement des termes utilisĂ©s dans la mesure oĂč tous les termes ne peuvent ĂȘtre abrĂ©gĂ©s de la mĂȘme maniĂšre.
 

En dĂ©finitive, si la fonction Ă©conomique est sans doute la plus remarquable des Ă©crits atypiques au premier abord quelle que soit la logique graphique adoptĂ©e, d’autres caractĂ©ristiques graphiques peuvent ĂȘtre observĂ©es.

2. Fonction expressive

DiffĂ©rentes stratĂ©gies sont utilisĂ©es pour transmettre des Ă©motions, transcrire des intonations, ou insister sur un Ă©lĂ©ment. Pour les scripteurs, le but est d’exprimer plus que le sens premier du texte Ă©crit par dĂ©faut, comme lors d’une conversation orale, via des procĂ©dĂ©s linguistiques mis en Ɠuvre.
 

DiffĂ©rents phĂ©nomĂšnes montrent l’expressivitĂ© des scripteurs dans le discours. Les smileys (ou Ă©moticĂŽnes), tels que :-), :-(, XD, :p, etc., et les sigles, tels que mdr, lol, ptdr, xpdr, rofl, etc., transcrivent l’état d’esprit ou l’humeur des scripteurs ; ils peuvent aussi introduire une tonalitĂ© dans le discours, ou encore prĂ©ciser et nuancer le propos.

(5, blog) aMiNe i Va Me CoMprEnDre MdRr

L’utilisation d’onomatopĂ©es introduit Ă©galement des humeurs de façon symbolique, renforçant l’expressivitĂ© en discours.

(6, blog) et dc je voulĂ© dir ke… ba rien en fĂ©t sniff c lĂ©motion!!!!! looooooooool

Certains procĂ©dĂ©s graphiques sont mis en Ɠuvre tels que l’utilisation de majuscules pour mettre un Ă©lĂ©ment en relief (7), ou encore pour crier (8) dans les chats et dans les forums.

(7, SMS) Cc!Sava? c t pr sav0ir si VELIS ns avé d0né n0 attestation d stage!

(8, chat) AlgerieneUnited : WESH LES GENS SAVAH OU QUOii

Nous pouvons repĂ©rer des Ă©tirements graphiques pour insister sur un Ă©lĂ©ment du discours ou pour transcrire la prononciation d’une sĂ©quence linguistique. Nous distinguons deux types d’étirements graphiques : le premier consiste Ă  rĂ©pĂ©ter une ou plusieurs lettres dans une sĂ©quence graphique, et le second consiste Ă  rĂ©pĂ©ter un signe de ponctuation. Voici un exemple illustrant les deux phĂ©nomĂšnes :

(9, blog) LOLOLOLOLLLLLLLLLLLLLLL!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Il est important de diffĂ©rencier les Ă©tirements graphiques des rĂ©pĂ©titions d’unitĂ©s de signification, en particulier lorsque ces derniĂšres sont agglutinĂ©es. Il y a Ă©tirement graphique lorsque la sĂ©quence reproduite est un signe graphique, alors qu’il y a rĂ©pĂ©tition lorsque la sĂ©quence reproduite est supĂ©rieure Ă  un signe graphique ou Ă  une unitĂ© minimale de signification. Ainsi, la sĂ©quence gro reproduite dans l’exemple suivant est une rĂ©pĂ©tition :

(10, blog) grogrogrogrogrogro bisous !

Les procĂ©dĂ©s d’expressivitĂ© se manifestent donc de diverses maniĂšres et prĂ©sentent la spĂ©cificitĂ© de mettre au jour des particularitĂ©s du discours oral ordinaire et populaire, pour reprendre la terminologie de Gadet (1989 et 1992), dans les productions Ă©crites. En outre, les procĂ©dĂ©s d’expressivitĂ© ont tendance Ă  ĂȘtre davantage utilisĂ©s dans les blogs et dans les chats que dans les SMS, notamment en ce qui concerne les Ă©tirements graphiques.

3. Fonctions ornementale et ludique

Les scripteurs des moyens modernes de communication jouent de diffĂ©rentes maniĂšres avec la graphie des mots. Le style graphique correspondant Ă  l’ornementation est, pour certains scripteurs, aussi important que le sens vĂ©hiculĂ© dans le message, en particulier dans les blogs. Les SMS prĂ©sentent moins d’ornementation, et les chats n’en prĂ©sentent presque pas, Ă  part l’utilisation de quelques signes comme @ pour « a » ou $ pour « s ». Il s’agit de se dĂ©marquer des autres scripteurs par une originalitĂ© langagiĂšre tant au niveau de la reprĂ©sentation graphique qu’au niveau des jeux lexicaux tels que les jeux de mots ou l’utilisation de termes ayant une consonance autre que le français.
 

Certains scripteurs de blogs Ă©crivent des discours ornementaux en oscillant entre majuscules et minuscules (11), en utilisant des caractĂšres particuliers (12), ou encore en utilisant des signes graphiques diffĂ©rents des lettres tels que les chiffres, la ponctuation, ou autre, pour les remplacer de façon plus ou moins systĂ©matique (13 ; 14). Dans ces derniers cas, nous pouvons remarquer que si l’intention de communication n’est pas de crypter le message, mais de lui donner un style graphique particulier, un effet cryptique est nĂ©anmoins crĂ©Ă©. Notons que l’utilisation de signes particuliers est rĂ©guliĂšre, et que leur usage fonctionne comme une clef de cryptage oĂč chaque signe en remplace un autre. Enfin, certains discours Ă©crits prĂ©sentent des Ă©tirements graphiques Ă  fonction ornementale que nous pouvons discerner par la logique et la rĂ©currence d’utilisation (15).

(11, blog) VoiLa Sa Ft Pa tRo LgT KoN sCoNNaI Ms Lui MM i C cKe jpeNSe De Lui

(12, blog) ĄlĐŸŃŃ• vĐŸŃ–lĐ° … JĂčlіΔη, іl Δѕт Ń‚ŃĐŸŃ€ gέоіаl сΔ gаяѕ, Ń‚ŃĐŸŃ€ gΔОтіl,
ĐČg, ĐŒĐ°ŃŃĐ°ĐžŃ‚ … Æ’Đ°Ń•ĐœŃ–ĐŸĐž ! ĐŒdя ! JΔ ŃÎ”gŃÎ”Ń‚Ń‚Î” vŃĐ°Ń–ĐŒÎ”ĐžŃ‚ раѕ dΔ
тΔ ŃĐŸĐžĐžĐ°Ń–Ń‚ŃÎ”, ĐŒÎ”ĐŒÎ” ѕі т’ĐœĐ°ĐČітΔ ĂčĐž рΔĂč lĐŸŃ–Đž ! lĐŸl

(13, blog) $@m€d! $Ăčp€r b0n @pr€m d!r€ct!0n @nn€yr0n pr l€ m@tch 2 b@$k€t @c M@r!n€ (n°8), M0rg@n€ (n°10) €t @n@€ll€ (n°13)!!!

(14, blog) Tmtc Sk3 jp3ns3 d3 tOĂ  & m3wcii d3tr3 lĂ  pOuw mOĂ ..

(15, blog) Ba JtaiiMe CrO fOrT !! TmTc nOuS On AiiMe LeS nOuaR !! Ptdrr !! bOn Jte FaiiS
De GrO BiiyOu Pii Jte LaiiSe VEk tOn DĂšCaLĂš ChiinOiiS !! PtDrr !! TmtC !! Jtmm

Par ailleurs, l’aspect ludique peut se manifester Ă  travers des jeux graphiques comme des expressions et des termes en dĂ©calage avec la norme et introduisant une tonalitĂ© familiĂšre et/ou humoristique :

(16, SMS) Viendé ma bande kiki M me suive
 

(17, SMS) CĂ© du bon fiston!

(18, blog) DSSooLĂ©Ă© PooOur ton MaRiiiii PooOur Ce Ptii CoCheMaRr Kil aVĂ©Ă© MoOourĂčĂčĂčĂčĂčĂčĂčuu !

Des termes comme zibiboux, biboux, zoubi, etc. ou noyeu nanni-ver-sair (SMS) jouant Ă  partir de la contrepĂšterie noyeux joĂ«l introduisent Ă©galement une dimension ludique dans le discours. Enfin, nous pouvons Ă©galement relever l’aspect ludique dans des termes affixĂ©s de diverses maniĂšres comme zelle zon ztro zcool (elles sont trop cool), fork (fort), jtadork (je t’adore), bisoutation (bisou), boyeuh (boy), bĂ©sOwW (bisous).

4. Fonction cryptique

Comme nous l’avons constatĂ© prĂ©cĂ©demment, certains procĂ©dĂ©s introduisent un effet cryptique, sans que le scripteur ne cherche Ă  crypter son discours. En outre, les procĂ©dĂ©s en tous genres cryptent les discours atypiques pour les non-initiĂ©s Ă  cause de l’importante concentration de ceux-ci dans un espace graphique restreint. Étant donnĂ© que les Ă©crits atypiques sont envisagĂ©s comme Ă©tant des actes Ă  faire partager avec une communautĂ© plus ou moins large d’utilisateurs des moyens de communication, ou avec un rĂ©cepteur particulier dans le cadre des moyens de communication privĂ©s, les intentions d’écriture ne sont en rien de crypter le discours. Le cryptage n’est donc pas fondamentalement envisagĂ© comme pour l’argot sociologique (Goudaillier, 2001), malgrĂ© le savoir partagĂ© des scripteurs tant sur le plan lexical que sur le plan graphique.

Une situation singuliĂšre d’écriture atypique produite par les jeunes a retenu notre attention en ce qui concerne la fonction cryptique envisagĂ©e plus ou moins comme telle. Il s’agit des productions Ă©crites pendant les cours scolaires circulant d’un lieu Ă  l’autre de la salle de classe, ou servant de support d’écriture pour une discussion Ă©crite et discrĂšte entre deux voisins de classe. En effet, dans ce cas prĂ©cis, les jeunes utilisent beaucoup de procĂ©dĂ©s pour ne pas ĂȘtre compris de l’autoritĂ© adulte. Nous pourrions avancer dans ce cas que le cryptage du discours marque en quelque sorte une identitĂ© « jeune » par ses caractĂ©ristiques atypiques, en transgressant la norme qu’incarnent les gĂ©nĂ©rations adultes.

5. Proximité et identité

La proximitĂ© entre communicants peut se manifester Ă  travers l’utilisation de procĂ©dĂ©s d’expressivitĂ©, de variantes vocaliques dans des sĂ©quences telles que jim (j’aime), bougous ou bigousse (bogosse, « beau gosse »), zoulie (jolie), etc., ou encore Ă  travers la transcription d’une prononciation enfantine comme dans cro (trop), crĂ© (trĂšs) dans la sĂ©quence jtbr crĂ© crĂ© for par exemple, ou ztm (je t’aime), pour introduire un effet hypocoristique visant Ă  renforcer le cĂŽtĂ© affectif, ainsi que l’aspect mĂ©lioratif et familiarisant entre les scripteurs. De la mĂȘme maniĂšre, les phĂ©nomĂšnes d’oralisation et de transcription de sĂ©quences habituellement utilisĂ©es dans les parlers ordinaires, ou encore l’utilisation de lexiques argotiques, visent Ă  instaurer une tonalitĂ© rapprochant les scripteurs par un degrĂ© de familiaritĂ© comparable Ă  celui des conversations orales. La proximitĂ© est donc dĂ©terminĂ©e et accentuĂ©e par les diffĂ©rentes stratĂ©gies visant Ă  rapprocher l’écrit de l’oral ordinaire ou populaire. Les tournures syntaxiques, mais surtout les lexiques, jouent donc un rĂŽle fondamental pour cette fonction discursive. Notons que la fonction de proximitĂ© se manifeste Ă  diffĂ©rents degrĂ©s en fonction de la connaissance des communicants dans le cas des Ă©changes privĂ©s, et du lieu de communication prĂ©sentant des groupes d’internautes partageant plus ou moins de rĂ©fĂ©rences communes.

Si nous examinons l’aspect identitaire au niveau des communautĂ©s linguistiques restreintes de jeunes, nous nous rendons compte qu’il s’agit d’un aspect Ă  la fois alĂ©atoire et forgĂ© par la perception de l’opinion commune sur les communicants. En marge des productions linguistiques strictes, les pseudonymes et le rĂ©seau de contacts jouent un rĂŽle de socialisation et d’identification important dans la reconnaissance entre jeunes. Sur le plan des productions linguistiques, c’est le lexique utilisĂ© qui remplit de la maniĂšre la plus saillante la fonction identitaire. Notons que dans le cas de chats tels que ceux des joueurs en rĂ©seau, le lexique et les sigles utilisĂ©s constituent un jargon d’initiĂ©s engendrant Ă  eux seuls la reconnaissance identitaire entre joueurs. C’est sans doute le cas le plus marquĂ© de groupe identitaire observable sur le rĂ©seau, les Ă©crits atypiques connotĂ©s « langage SMS » ne prĂ©sentant pas de façon aussi prononcĂ©e un langage d’initiĂ©s difficilement accessible. De surcroĂźt, pour Dejond (2006, p. 47), le sentiment de maĂźtriser un jargon complexe donne l’impression d’appartenir Ă  un groupe particulier.

L’identitĂ© peut se manifester linguistiquement entre pairs. Certains scripteurs prĂ©sentent des caractĂ©ristiques graphiques communes qui leur sont propres. Ainsi, les exemples suivants sont Ă©crits par deux scripteurs diffĂ©rents, mais les phĂ©nomĂšnes graphiques sont trĂšs peu rĂ©pandus dans les blogs.

(19, blog) J’MÂŁ T4PÂŁ D’SKÂŁ P4RLÂŁNT LÂŁHY RÛMÂŁUR SUR MÒÛ4
TÒÛ SKii M’IMPÒRTÂŁ 4 N’ÒÛ4 B4 CÂŁHY
K’MÒÛ4 J’SÒÛ4 FIÂŁR D’MÒÛ4

(20, blog) DIÂŁU CRÂŁA L’HÒMMÂŁ 4V4N L4 FÂŁMMÂŁ .. CÂŁHY SKÒN DÌÌ !! MÒÛ4 CHÛÌÌ “ÒK” PÒÛR CÂŁTTÂŁ CÒNCLÛSÌÌÒN PSK 4PRÂŁ TÒÛ ÌÌL F4Û TJS F4ÌÌRÂŁ ÛN BRÒÛÌÌLLÒN 4V4N DÂŁ CRÂŁÂŁER L’4RT

Ceci Ă©tant, pouvons-nous considĂ©rer de maniĂšre gĂ©nĂ©rale que les Ă©crits atypiques dans les moyens modernes de communication bĂątissent une identitĂ© Ă  travers les multiples procĂ©dĂ©s graphiques ? Si nous pouvons considĂ©rer que les Ă©crits atypiques connotĂ©s langage SMS, langage kikoo-lol, ou langage chat, sont reconnaissables par des traits graphiques caractĂ©ristiques tels que les smileys, les sigles, les abrĂ©viations, etc., il est difficile d’affirmer rigoureusement qu’ils construisent l’identitĂ© d’un groupe linguistique particulier. Parfois, ces Ă©crits sont mĂȘmes confondus avec le langage Ă©crit des jeunes car ces derniers sont les usagers majoritaires de ces Ă©crits. En effet, les diffĂ©rents procĂ©dĂ©s graphiques, y compris l’ornementation, sont utilisĂ©s par tous les types de jeunes quel que soit leur langage au sein de leur groupe d’amis, leurs rĂ©fĂ©rences culturelles, ou leur appartenance sociale. Autrement dit, les diffĂ©rents groupes communautaires Ă©crivent de la mĂȘme maniĂšre, et seuls les traits lexicaux, voire morphosyntaxiques, peuvent Ă©ventuellement marquer une identitĂ© Ă  travers le langage. Par consĂ©quent, si certaines caractĂ©ristiques graphiques enlĂšvent le doute par rapport Ă  l’ñge des scripteurs, elles ne sont pas suffisantes pour dĂ©terminer le groupe communautaire de jeunes auquel nous sommes confrontĂ©.
 

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, l’identitĂ© des scripteurs atypiques des moyens modernes de communication peut donc ĂȘtre considĂ©rĂ©e dans une large fourchette de pratiquants comme forgĂ©e par les diffĂ©rents phĂ©nomĂšnes linguistiques qui leur sont propres dĂ©crits supra (abrĂ©viations, expressivitĂ©, ornementation). Les Ă©crits atypiques sont effectivement reconnus de tous par certains traits saillants comme Ă©tant un langage particulier pratiquĂ© dans un contexte et une situation spĂ©cifiques.

Conclusion

Les fonctions discursives des Ă©crits atypiques produits par les jeunes sur les supports modernes de communication jouent un rĂŽle primordial pour la construction de ceux-ci, la crĂ©ation de procĂ©dĂ©s permettant d’exprimer des Ă©motions plus difficiles Ă  transmettre Ă  l’écrit derriĂšre un ordinateur, qu’à l’oral lors d’une discussion, ainsi que d’instaurer une tonalitĂ© spĂ©cifique dans un discours donnĂ©.

Les jeunes veulent Ă©crire vite, vrai, et de maniĂšre originale. L’objectif premier est d’influer sur le sens du discours en mettant en Ɠuvre diverses stratĂ©gies de reprĂ©sentations linguistiques.

Enfin, si les Ă©crits atypiques prĂ©sentent des caractĂ©ristiques orales, nous avons pu remarquer que la dimension de l’écrit est conservĂ©e par les jeunes Ă  travers les diffĂ©rents phĂ©nomĂšnes graphiques relevĂ©s et analysĂ©s. Il s’agit donc d’écrits pratiquĂ©s dans des circonstances et des situations particuliĂšres, le plus souvent libres, relĂąchĂ©s, et sans contraintes, laissant libre court Ă  l’imagination, l’originalitĂ©, le jeu et l’expressivitĂ©.

Nicolas Michot
Université de Cergy-Pontoise, Laboratoire LDI
nicolasmichot1@yahoo.fr

Références bibliographiques

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Gadet F., 1992, Le français populaire, Paris, P.U.F. collection « Que sais-je ? ».

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