Une Parabole

Le bon Samaritain

J. Chopineau

  • ‚Äʬ†¬†¬†Une parabole dans son contexte culturel
    ¬†On conna√ģt cette histoire du ¬ę¬†bon samaritain¬†¬Ľ, m√™me si l‚Äôon a jamais vraiment √©tudi√© le texte √©vang√©lique qui est √† l‚Äôorigine de ce r√©cit. De l√†, souvent, ces approximations devenues courantes¬†: soyez bons, charitables‚Ķcomme le fut, jadis, le bon samaritain‚Ķ Ce sont l√† des g√©n√©ralit√©s‚Ķ
    De tels textes ne peuvent √™tre compris imm√©diatement comme le seraient un proverbe ou une maxime. Le probl√®me des paraboles lues et relues au fil des si√®cles est que le lecteur actuel ne conna√ģt gu√®re le langage et les images qui √©taient famili√®res aux premiers auditeurs. De l√†, un n√©cessaire travail d‚Äôexplication. C‚Äôest ce que nous tenterons de faire dans les lignes qui suivent.
    D’autre part, la culture de l’ancienne Judée nous est peu familière. A l’inverse, les exégètes anciens (Origène, au premier rang d’entre eux), connaissaient la signification de ces textes. En tout cas, ils connaissaient une signification plus profonde de ces textes.
    Au point de départ est la réponse à une question posée à Jésus par un de ces religieux lettrés :
    Un sp√©cialiste de la loi se leva et lui dit, pour le mettre √† l‚Äô√©preuve¬†: Ma√ģtre, que dois-je faire pour h√©riter la vie √©ternelle¬†?¬†J√©sus lui dit¬†: Qu‚Äôest-il √©crit dans la Loi¬†? Comment lis-tu¬†? Il r√©pondit¬†: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cŇďur, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain, comme toi-m√™me. Tu as bien r√©pondu, lui dit J√©sus, fais cela, et tu vivras. Mais lui voulut se justifier et dit √† J√©sus¬†: Et qui est mon prochain¬†?
                                                                     Luc 10, 25-27
    Voil√† la question centrale¬†:¬†Qui est mon prochain¬†? La question est, apparemment, banale, m√™me si en fait c‚Äôest une question qui est au cŇďur de toute attitude religieuse. Et certes, pour tout juif pieux, le texte de la pri√®re est bien connu¬†(l‚Äô√©vangile reprend le texte qui d√©bute en Deut√©ronome 6,4). Question et r√©ponse sont traditionnelles.
    Mais ¬ę¬†voulant se justifier¬†¬Ľ ‚Äďdit le texte- le lettr√© pose une question qui est la cause de la parabole qui suit¬†:¬†Qui est mon prochain¬†?¬†A quoi la chose est-elle semblable¬†? Et bien voici ‚Äďpuisque tu veux le savoir- c‚Äôest comme‚Ķ
    Et ce qui suit est la parabole dite du bon samaritain. Soulignons cependant que toute l’histoire est la réponse à une question. Une histoire en forme de parabole…
     
    ‚Äʬ†¬†Un homme descendait‚Ķ
    Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba aux mains de bandits qui le dépouillèrent, le rouèrent de coups et s’en allèrent en le laissant à demi-mort…
                                                                            Luc 10,30 
    Un homme descendait‚Ķ quel homme¬†? Adam et ‚Äďen lui- tout homme (car tout homme est¬†fils d‚ÄôAdam¬†‚Äďcela doit √™tre rappel√© √† ceux qui croient encore que les ¬ę¬†races¬†¬Ľ humaines existent‚Ķ ). Or tout homme est sur un chemin qui descend ‚Äďde la naissance √† la mort. L‚Äôimage est encore √©clair√©e par le chemin qui va de J√©rusalem √† J√©richo‚Ķ¬†
    De la cit√© solaire (c√©leste) √† la cit√© lunaire (J√©richo ‚ÄďyeriHo¬†: le nom vient de ¬†yeraH¬†¬Ľ = ¬ę¬†lune¬†¬Ľ en h√©breu).¬†). Ce n‚Äôest d‚Äôailleurs pas seul ¬ę¬†jeu de mot¬†¬Ľ de ce texte transmis en grec mais dont la langue originelle (celle des protagonistes du r√©cit) est l‚Äôaram√©en galil√©en (l‚Äôh√©breu √©tant bien connu des lettr√©s en ce qu‚Äôil est la langue des anciens textes et des pri√®res‚Ķ).
    De fait, Jérusalem est située sur une colline ; tandis que Jéricho est située en dessous du niveau de la mer. Le chemin de l’une à l’autre est donc forcément un chemin qui descend !
    Ainsi, tout homme est sur ce chemin qui descend. Et lors de sa descente, il est agressé et laissé demi-mort par des brigands. Dans les lectures anciennes, ces brigands sont les maux qui assaillent l’homme sur son chemin descendant.
    Passent alors des représentants de la religion officielle (dans le langage du temps) : un prêtre et un lévite. Cette religion avait pour fonction de relever cet homme en détresse sur le bord de son chemin. Il n’en a rien été puisque l’un et l’autre ont passé leur chemin…
    Par hasard, un prêtre descendait par le même chemin ; il le vit et passa à distance. Un lévite arriva de même à cet endroit ; il le vit et passa à distance…
                                                          Luc 10,31-32
    Passe alors un¬†samaritain‚Ķ¬†On sait que ces ¬ę¬†samaritains¬†¬Ľ sont tr√®s mal consid√©r√©s par les jud√©ens, depuis longtemps. L‚Äôorigine lointaine de ces samaritains est cette population de l‚Äôancien Isra√ęl du Nord, devenu jadis une province assyrienne. C‚Äôest l‚Äôorigine d‚Äôune population de sang m√™l√© qui, plus tard encore, ne sera pas autoris√©e √† participer √† la reconstruction du Temple, apr√®s le retour de l‚Äôexil babylonien (voir Esdras 4).¬†Ce sont l√† des √©v√©nements anciens, mais il est rest√© une d√©fiance, une animosit√©¬†‚Äďvoire un m√©pris- de ces ¬ę¬†samaritains¬†¬Ľ, lesquels d‚Äôailleurs, ne sont plus aujourd‚Äôhui que quelques centaines, surtout √† Naplouse‚Ķ
    D’ailleurs cette animosité était alors réciproque, comme en témoigne ce village samaritain qui refuse d’accueillir Jésus qui se dirigeait vers Jérusalem (voir Luc 9,51ss). Pourtant, des samaritains croient en lui (Jean 4,39) après ce que leur a conté la samaritaine (Jean 4, 7,ss). Et Jésus lui-même est accusé d’être un  samaritain et d’avoir un démon (Jean 8,48). On voit que les rapports entre juifs et samaritains n’étaient pas simples…
    Mais, d‚Äôautre part ‚Äďet c‚Äôest sur ce point que l‚Äôattention du lecteur est attir√©e- ¬ę¬†samaritain¬†¬Ľ est ‚Äďen h√©breu- de m√™me racine que ¬ę¬†gardien¬†¬Ľ¬†(chomer).¬†En sorte que la lecture ancienne ne peut qu‚Äôassocier les termes ¬ę¬†samaritain¬†¬Ľ¬†(chomroni)¬†et ¬ę¬†gardien¬†¬Ľ.
    Le texte grec des √©vangiles occulte le fait que les premiers auditeurs de ces paraboles √©taient de langue aram√©enne (dialecte galil√©en). L‚Äôinterlocuteur de J√©sus est ‚Äďdans la parabole) un religieux lettr√© pour qui ce rapprochement linguistique doit para√ģtre √©vident ‚Äďbien que, d‚Äôautre part, √† cette √©poque, l‚Äôopinion courante ne soit en rien favorable aux samaritains en g√©n√©ral‚Ķ
    Les anciens p√®resex√©g√®tes, souvent, ignoraient la langue h√©bra√Įque, mais ils connaissaient ‚Äďpar tradition- ce rapprochement capital pour l‚Äôex√©g√®se de ce texte‚Ķ
    L‚Äôauditeur est ainsi renvoy√© √† un texte connu par cŇďur, depuis l‚Äôenfance, par tous les juifs pieux. C‚Äôest le passage du Psaume ‚Äďconnu par cŇďur- dans lequel Dieu est appel√© ¬ę¬†gardien¬†¬Ľ¬†: le gardien d‚ÄôIsra√ęl‚Ķ
    Il ne dort ni ne sommeille le gardien (chomer) d‚ÄôIsra√ęl‚Ķ
                                                               Psaume 121,4 (cp 121,3)
    Le ¬ę¬†gardien¬†¬Ľ est Dieu lui-m√™me et non, toujours, ceux qui se r√©clament de lui. En sorte que l√† o√Ļ les gens de religion ont cru bon de ne pas s‚Äôarr√™ter., le ¬ę¬†samaritain¬†¬Ľ, lui, s‚Äôest arr√™t√© et a pris soin de cet ¬ę¬†adam¬†¬Ľ tomb√© √† terre sur un chemin descendant.
    Autrement dit, tout homme qui tombe sur ce chemin chaotique doit √™tre secouru et c‚Äô√©tait la fonction originelle de ces religions institu√©es.¬†L√®ve-toi et marche¬†!¬†Telle √©tait la volont√© de Dieu. Et celui qui ‚Äďau del√† des discours- l‚Äôaccomplit pratiquement est le v√©ritable ¬ę¬†prochain¬†¬Ľ. Et telle √©tait la question pos√©e, rappel√©e √† la fin du texte¬†: ¬†¬†
    Lequel de ces trois te semble avoir le prochain de celui qui était tombé aux mains des bandits ? Il répondit : C’est celui qui a montré de la compassion envers lui. Jésus lui dit : Va, et toi aussi, fais de même.
                                                             Luc 10,36-37
    Pour l’auditeur de l’époque, la parole de Jésus (en forme de parabole) invite le religieux à passer du dire au faire… L’essentiel n’est pas de dire ni d’être ceci ou cela, mais de faire …
    Par la vertu de la parabole, la religion est cet imaginaire qui désigne et tire après soi une nouvelle compréhension et une autre manière d’être.