Choisir sa terre. Un monde de plus en plus mobile.

Catherine Wihtol de Wenden

Le monde bouge. Pourtant, la mobilité des hommes est le facteur le moins mobile de l’économie et de la société. Sur 232 millions de migrants internationaux dans le monde, seuls 3, 1% de la population mondiale sont des migrants internationaux, c’est-à-dire nés dans un pays et vivant dans un autre pays. On peut même s’étonner qu’il y en ait si peu, compte tenu des grandes lignes de fracture du monde et des inégalités qui le traversent, des interdépendances et des échanges transnationaux en tous genres qui s’y sont construits. Mais il faut ajouter 740 millions de migrants internes, dont 240 millions en Chine. Il y a donc autant de migrations internes en Chine que de migrants internationaux à l’échelle de la planète. Une autre caractéristique, moins connue, des tendances migratoires est le fait qu’il y a presque autant de migrants se dirigeant vers le sud (110 millions) , sud-sud et nord-sud que de migrants se dirigeant vers le nord (près de 130 millions) ,sud-nord et nord-nord. Les femmes forment la moitié des migrants internationaux, et les migrations forcées, dont les réfugiés représentent 40 millions de personnes auxquelles il faut ajouter le même nombre de déplacés environnementaux (38 millions).

Les hommes ont pris conscience, depuis ces vingt dernières années que la terre entière était une destination commune qu’ils pouvaient s’approprier: depuis les années 1990, avec la chute du mur de Berlin et l’ouverture de la Chine et de beaucoup de pays du sud qui ont commencé à délivrer des passeports à leurs ressortissants, le droit de sortie s’est généralisé tandis que le droit d’entrée devenait de plus en plus difficile, au nord notamment. Comment envisager un droit de sortie sans droit d’entrée ? C’est le pas suspendu de la cigogne, comme l’a écrit Jean-Yves Carlier, professeur à l’université de Louvain-la-Neuve. La mobilité s’invite dans les media (télévision, téléphones portable, internet, films), elle est accompagnée par les transferts de fonds (400 milliards de dollars en 2012 envoyés par les migrants vers leurs pays d’origine),  par les moyens de transport aux coûts sans cesse plus bas quand le voyage n’est pas clandestin. Beaucoup rêvent d’ailleurs car ils considèrent qu’ils n’ont aucune chance de réaliser leur projet s’ils restent sur place et les économistes disent qu’une personne qui se déplace a une productivité multipliée par trois comparée à ce qu’elle serait sans bouger.  Enfin, les crises et les conflits et les catastrophes environnementales forcent certains à se déplacer dans l’urgence. Si la représentation du monde comme une destination que chacun peut atteindre s’est répandue, la citoyenneté du monde  ne s’est pas transformée pour autant, car le citoyen reste le membre d’un Etat, au regard de ses droits et devoirs, comme au dix-neuvième siècle. Quelques philosophes se sont essayés à imaginer une citoyenneté pour ceux qui sont mobiles,  comme Zigmunt  Bauman, mais le projet est encore à l’étude car les migrations ont mauvaise presse dans l’image que s’en font les pays d’accueil. Tous les pays considèrent que leurs migrants sont un élément très positif mais que les migrants qu’ils abritent chez eux sont un élément essentiellement négatif. Même si les phénomènes de double citoyenneté se développent, si les titres de séjour de longue durée permettent de vivre ici et là-bas, les moins qualifiés et les plus pauvres ont peu d’occasion de s’inscrire dans la mobilité. Nous vivons dans un monde où l’on répète, dans les rapports d’experts et les organisations internationales que la mobilité est un facteur essentiel du développement humain mais les deux tiers des habitants de la planète n’ont pas le droit de circuler librement. Comment aller au-delà de ce paradoxe ? Des espaces régionaux de libre circulation émergent de par le monde (on en compterait environ 25) mais beaucoup fonctionnent mal et la gouvernance mondiale des migrations piétine, faute d’une prise en compte de la nécessité d’inscrire  le phénomène à l’agenda des grandes conférences mondiales. La volonté politique manque pour mettre les instruments au service d’une réalité où le monde s’est mis à rencontrer le monde, depuis vingt ans.

Les politiques dissuasives et répressives mises en place par les grands pays d’immigration du monde pour maîtriser les flux n’ont pas été capables d’endiguer le phénomène, pourtant limité, d’entrée dans la mobilité des hommes et des femmes. Un monde où les plus pauvres ne se sont pas encore mis en route. Seuls les migrants eux-mêmes seront en mesure de réguler le phénomène, quand ils auront la possibilité de choisir entre rester ou partir. Les politiques de retour et de reconduction sont aussi un échec, car beaucoup de migrants reviennent, inscrits dans la dynamique  transnationale des migrations. Beaucoup aspirent à vivre dans la mobilité comme mode de vie, ici et « là-bas », car si la migration est un facteur de développement, le développement est lui aussi un facteur de migrations. Celles-ci vont se poursuivre, dans un monde de plus en plus cosmopolite que chacun devra accepter afin de mieux vivre ensemble, car nous sommes dans un monde interdépendant.

Catherine WIHTOL de WENDEN
CNRS, CERI-Sciences-Po