Des langues, frontières ou connaissance profonde

D. Sibony

A Marrakech, l’auteur vivait entre hébreu, arabe et français.

L’enfant fait la correspondance avec les hommes partis en France: « Lire les lettres et y répondre, je le fais dès l’âge de 7 ans. Je suis le septième de la fratrie, mais c’est moi le scribe. Les lettres sont écrites en caractères hébreux, mais en langue arabe. Je me faufile entre les deux langues. Dans la rue aussi, selon l’interlocuteur, on choisit la langue où l’in veut faire son jeu. La façon de dire n’est pas fixée, on la décide d’après l’effet que l’on souhaite. J’aime bien courber les mots, les faire passer d’une langue à une autre, où ils disent autre chose, j’aime les enrouler, appuyer dessus, les faire exprimer comme un bouton… »

« Les lettres parlent souvent des enfants (trabe : « ceux qu’on élève »). Elles commencent par des formules solennelles, notamment deux initiales tout en haut BH, « avec l’aide du Nom » (bé’ézrat hashém) – et s’achèvent par des vœux pleins d’espoir : (Nrzaou mn sim itbarakh). « Espérons du Nom divin » qu’il nous soit favorable ; qu’il trouve la bonne « situation », celle qui activera le départ. »

 

« Et il y a d’autres lettres, de ceux qui sont ‘montés’ en Eréts (la Terre promise). On les lit le samedi à la synagogue juste avant la Torah. Elles sont poignantes, comme des appels lointains mais pour moi irréels : « Et maintenant, ô ma mère et mes frères… (Oudéba ya yima, ya lkhouène), venez nous rejoindre, on est heureux, on cultive la terre, on y cueille les fruits comme nos ancêtres, des fruits énormes comme ces grappes qu’on porte à deux. »

 

« On fait des vœux incantatoires à tout propos mais avec précision : on glisse ses propres mots dans une phrase biblique ; on les lie ensemble, nos mots à nous et ceux du Livre ; et quand ça tient bien, quand c’est bien noué, ça fait une étincelle et le sacré se met en branle et devient quotidien. Ça aide beaucoup, d’appeler le Livre à la rescousse.

Ma mère aussi maudissait quand elle était en colère. Un jour elle m’a lancé : « Que Dieu te raccourcisse la vie ! (Llah i-qssar, amrk), parole banale quand on a désobéi. Mais ce jour-là, ça ne me va pas et je hurle : « Ça te plairait que je meure ? » (Wés i’zébk nmeut ?). Elle baisse le ton et remplace « ta vie » par « ta corde » ; en arabe, ça rime bien : « Que Dieu raccourcisse ta corde ! (Llah iqssar lbéik !) . Mais elle bénissait aussi : des flux de paroles bonnes aux subtiles allusions irriguaient nos échanges ; les « que Dieu te sauve » (‘afak), « que je me sacrifie pour toi » (nkeun qrbane ‘alik), toi « lumière de mes yeux », « que ta vie s’allonge » (llah itouwél ‘amrk) – toutes ces paroles volaient en l’air alternant avec les cris, les coups de babouche ou de ceinture (côté père). »

 

« Je n’étais pas chez moi dans cette langue (le français) ; dans aucune du reste. Plus tard, j’ai pensé que je paierais mon droit d’y être en n’écrivant que des choses urgentes, nécessaires ; des choses qui ne soient pas des bâillements maniérés. Quant au français, il devait nous servir à dire de jolies choses qu’on ne ressent pas. Et ce qu’on ressent, comment le dire sans quelques mots de l’origine qui dans mon cas sont déchirés entre hébreu et arabe ? L’arabe parlé bien sûr, pas l’arabe religieux qui restait intouchable, propriété exclusive de ceux qui s’enivrent avec.

Et la rencontre du narrateur adulte, à Marrakech, avec une femme ashkénaze qui elle aussi était en quête de ses origines, implique les langues mais au sens plus physique, de sorte qu’insensiblement nos corps si proches s’entremêlent et nos langues se caressent jusqu’à la racine, et par à-coups la mienne est aspirée jusqu’au fond de sa gorge où elle s’implante entre la sienne et son palais (je repense au verset du Cantique, oui le vrai fruit c’est la langue…) pendant que nous tombons sur la couche « orientale »… Elle prononce le mot que mes oreilles n’ont jamais entendu là : « Mon amour », mot que je lisais dans les romans-photos et qui dansait dans mes longues rêveries… Nous nous relevons comme d’une prière qui s’achève, comme ayant fait ce qui devait l’être ; et nos regards qui se croisent le signifient… »

Daniel Sibony

Extraits du Roman
Marrakech, le Départ (paru chez Odile Jacob en 2009).

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