La valeur temps

D. Feniès

Les hommes, dans leur insatiable arpentage du monde, se sont penchĂ©s sur le temps, inventant d’un mĂŞme Ă©lan l’annĂ©e lumière et le millionième de seconde. Plus que jamais, notre vie est compartimentĂ©e en heures, sĂ©quencĂ©e en minutes. Les faits et les actions se succèdent sans cesse, aux dĂ©pens du sentiment de la durĂ©e. Chaque instant n’existe plus que pour justifier l’existence des suivants. Une volontĂ© panique de circonscrire les causes nous fait entrer dans une logique de «choses Ă  faire» pour rĂ©aliser des objectifs construits, accĂ©der Ă  la maĂ®trise de notre vie, et nous en venons mĂŞme Ă  planifier nos plages de temps libre, essentielles Ă  notre future rentabilitĂ© d’êtres productifs… Dans le domaine de l’agriculture, par exemple, on assiste Ă  l’épuisement des sols pour avoir voulu raccourcir le temps de repos de la terre – la jachère -, et on prĂ©tend Ă  une meilleure rentabilitĂ© en ayant recours Ă  l’engrais. Mais jusqu’oĂą pouvons-nous sacrifier notre temps intĂ©rieur ?

Le temps est mis au centre de l’économie, et son prix se monnaye jusqu’à devoir rendre productive chaque seconde de travail, de sorte que la «valeur temps» est toujours plus présente dans notre monde intérieur. En permanence, notre subjectivité, quant à la qualité ou la durée du temps, qui passe ou ne passe pas, est confrontée à l’objectivité rassurante et stressante à la fois de la montre, tout comme la performance du sportif l’est au «bip» du chronomètre. Ce sont en fait des outils (mécaniques, électroniques : montres, réveils, horloges, téléphones portables, ordinateurs) qui mesurent pour nous le temps, et nous nous en remettons entièrement à eux.

En arrière-plan pourtant, comme bercé par l’alternance des jours et des nuits, existe un autre temps, celui des origines et celui de l’image de notre éternité… Un temps de ressentis, d’impressions, de sentiments, un temps cosmique, galactique, un temps poétique… Un temps et où se succèdent, en toute rigueur et poésie, les rondes de la lune autour de la terre… Un temps de rythmes et de musiques, de corps et d’âmes, d’inspirs et d’expirs, de battements de cœurs et de pouls…
 

Regarder le ciel, observer l’organisation en jeu dans la nature, et surtout écouter notre être profond fait naître en nous une autre perception de la durée, dans laquelle est impliquée l’entièreté de notre être, et non plus seulement nos processus d’analyse. Mais savons-nous encore reconnaître ces rythmes qui font notre identité ? Nous vivons plusieurs vies en une seule, mais nous déplaçons-nous encore pour voir le soleil se lever ?

• 1  L’économie et le temps 
        Du sablier à la cocotte-minute


En économie, le temps est en général un ennemi persévérant. Sous la pression de son inertie, les ressources s’épuisent, les objets s’usent, les biens se dégradent, les fruits et légumes pourrissent, les forêts disparaissent, les personnes deviennent inaptes au travail et finissent par s’éteindre, tout comme les machines… Les valeurs qui lui sont confiées pour épargne, que ce soit dans les coffres-forts ou dans les bas de laine, perdent irrémédiablement de leur pouvoir. Chaque jour qui se lève, chaque printemps nouveau, peut être vu comme un répit, un miracle.

D’un autre point de vue par contre, celui de l’économie dĂ©sormais mondialisĂ©e, le temps, oublieux de sa fonction entropique, devient le plus grand argentier qui soit. Les biens prennent de la valeur en fonction de leur raretĂ©, tout comme l’argent reprĂ©sentant ces biens, ce sur quoi reposent les systèmes monĂ©taires, bancaires, boursiers, qui en font leurs festins de chaque jour. En Ă©changeant perpĂ©tuellement des valeurs (des abstractions auxquelles ont Ă©tĂ© confĂ©rĂ©es un pouvoir), en monnayant des Ă©changes, en spĂ©culant sur un avenir de croissance, les consĂ©quences de l’entropie Ă©conomique sont sans cesse camouflĂ©es, reportĂ©es, laissĂ©es en cadeau de schtroumpf farceur aux futures gĂ©nĂ©rations, refoulĂ©es en bordure de la mondialisation, lĂ  oĂą une autre Ă©conomie se manifeste Ă  partir de presque rien, celle du troc et de la solidaritĂ©, oĂą se rĂ©invente la valeur première de l’échange qui enrichit chacun.

Si le temps apportait la sagesse à ceux qui, en économie, l’utilisent aux dépens des autres, le monde n’en serait plus à cette phase d’expérimentation remuante qui se prolonge dramatiquement… Le système actuel, néolibéral, est certainement la crise d’adolescence de l’économie mondiale. A défaut de pouvoir envisager une véritable maturité économique (que le commerce équitable, les A.M.A.P., les S.E.L., les micro crédits et d’autres initiatives nombreuses, tentent pourtant d’initier à leur niveau local ou micro-économique), se profile peut-être le gouffre d’une banqueroute mondiale, à la merci d’un scandale, d’une guerre ou d’une catastrophe naturelle.

Jusqu’à quelles inĂ©galitĂ©s planĂ©taires semblera-t-il plus rentable de valoriser l’investissement monĂ©taire Ă  court terme par la spĂ©culation pour le bĂ©nĂ©fice de quelques-uns censĂ©s le redistribuer, avec les consĂ©quences que l’on sait (gaspillage des ressources, pollutions, paupĂ©risation grandissante des populations, famines) que l’investissement Ă  long terme pour le bĂ©nĂ©fice de tous ? 

• 2 – Olympisme et challenge d’entreprise

        Chronomètre et médaille en chocolat

En Ă©conomie, la valeur temps est productive en ce qu’il existe un dĂ©calage entre l’expression de la demande (le besoin des populations) et la rĂ©ponse de l’offre (production industrielle, agriculture, Ă©nergie, services, information, etc.). Entre alors en jeu la libre concurrence (parfois dĂ©nommĂ©e aussi «loi de la jungle») qui permet la multiplicitĂ© des offres et leur ajustement. L’offre rĂ©pondant le plus vite et le moins mal au besoin exprimĂ© (ou fabriqué…) sera gĂ©nĂ©ratrice de plus de bĂ©nĂ©fices. Cette culture de la concurrence s’est rapidement trouvĂ© des accointances avec le domaine du sport, oĂą l’on retrouve un mĂŞme vocabulaire de gagne optimiste (challenge, performance, effort, chauvinisme, rĂ©compense…) nappĂ© cette fois d’idĂ©al culturiste et moral. L’on comprend bien l’intĂ©rĂŞt qu’ont les entreprises dont l’objet le permet, Ă  promouvoir le sport et les sportifs afin de valoriser leur image. Toutes les valeurs ripolinĂ©es de l’idĂ©al olympique (fraternitĂ© entre peuples concurrents, esprit de dĂ©passement de soi, etc.) sont des symboles rĂŞvĂ©s pour le monde Ă©conomico financier, oĂą les sportifs eux-mĂŞmes sont Ă©rigĂ©s en modèles, et valent de l’or..

 
 

Le travail, au sens physique, peut sans doute être rapproché d’une performance à accomplir, tout comme l’esprit d’entreprise peut l’être de l’idéal sportif. L’unité de production, le bureau ou l’usine, n’est-ce pas l’équipe ? La production, n’est-ce pas l’exploit toujours renouvelé, résultat de l’effort, de la persévérance et de la chance ? En nous rappelant la maxime de l’olympisme «l’important, c’est de participer», le salaire ne serait-il rien de plus qu’une récompense de participation, qui aurait valeur de passe-droit pour une durée d’un mois… Quant aux médailles, sans nul doute, ce sont les brillantes promotions hiérarchiques, avec primes et salaires à la clef.

La comparaison est valable aussi dans le cadre de l’intellectualisation et de l’abstraction croissante des emplois, par exemple dans le secteur tertiaire. Car le challenge sportif, c’est aussi celui de la souverainetĂ© de l’esprit sur le corps. L’effort jusqu’au-boutiste de maĂ®trise qu’effectue le sportif met en danger son unitĂ©, et il se sent pressĂ©, voire menacĂ© par le temps (jusqu’à la possibilitĂ© de mort dans quelques sports extrĂŞmes). Il s’agit tout autant pour n’importe quel trader, directeur ou gestionnaire de maximiser un effort, de concentrer un maximum d’Ă©nergie dans un minimum de temps, afin de dĂ©crocher le maximum de gains, le respect de ses pairs, et d’éviter l’humiliation.

 

La confrontation de soi-même aux autres officialise toujours la victoire d’un temps «objectif», celui du monde «réel», sur un temps subjectif et propre à chacun. C’est la reconnaissance par les autres de notre maîtrise de nous-mêmes, de nos désordres intérieurs domptés, et paradoxalement sans doute, c’est notre soumission à la vérité objective des montres, des téléphones portables, des ordinateurs, des chronomètres (cf. les douze coups de l’horloge, à minuit, dans le conte de Cendrillon, qui sonnent l’heure de la vérité, de la fin de la magie).


Mais qui est dans l’objectivité de l’insaisissable réel ? Le sportif qui voit son rêve lui échapper, ou le téléspectateur des Jeux Olympiques devant son grand écran plasma ? Le chômeur en fin de droits, ou le courtier en bourse jouant dans sa bulle financière ? La science économique prétend à l’objectivité, tout du 
moins à refléter la réalité, alors qu’elle n’est sans doute, comme d’autres sciences, qu’un système de représentation qui continue de faire illusion tant qu’on l’alimente avec les ambitions et les croyances par lui suscitées, et où toute prévision est prédiction, simulation, montage…


Résonance  
Pedro Vianna

L’autre réalité de l’économie bien sûr, ce sont les dons, les prêts gratuits, et tous les échanges inquantifiables, qu’ils soient financiers ou pas.

 
 


• 3 – Le temps gagnĂ©, le temps perdu, l’informatique 
         0/1

Lorsqu’on travaille à son jardin, nul besoin de livre de comptes ou de bilans chiffrés… Mais pour tout le reste ou presque de nos activités, le chiffre est omniprésent. Partout les risques doivent être cernés, les rendements assurés, les comptes faits. Le chiffre est devenu l’indicateur de tout. A toutes les étapes des processus de développement, il est l’incontournable garant de la rentabilité.

Dans ce contexte, l’ordinateur qui Ă©tait au dĂ©part un alliĂ© prĂ©cieux pour maĂ®triser la complexitĂ© des calculs, a bientĂ´t permis de rĂ©aliser des gains de vitesse faramineux, et donc des Ă©conomies de temps prodigieuses. Lui-mĂŞme nĂ© de calculs, il a incitĂ© Ă  dĂ©velopper les ressources de l’inventivitĂ© et a contribuĂ© Ă  diminuer la pĂ©nibilitĂ© du travail, Ă  Ă©loigner ses aspects rĂ©pĂ©titifs… Mais oĂą s’en sont allĂ©s les gains de la richesse ainsi produite ? Ces gains n’ont fait qu’augmenter le niveau de vie technologique de quelques millions de personnes. De surcroĂ®t, elles les ont rĂ©investi – en consommant et en votant – dans la reconduction du système Ă©conomique en place, celui-lĂ  mĂŞme ayant permis Ă  l’informatique de si bien prospĂ©rer. Pendant ce temps lĂ , pauvretĂ©, dĂ©tresse, misère, ont augmentĂ© dans le monde.

On est dans une boucle de croissance technologique où tout ce que produit le système l’enrichit en retour, en un système spiralé. De nouvelles informations sur de nouveaux outils apparaissant sans cesse, il y a une émulation permanente entre désir et frustration : notre besoin de maîtrise artificiellement créé est perpétuellement frustré.

Mais le temps, sans nul doute, est immuable, et ce sont nos sentiments et nos cerveaux qui surchauffent pour optimiser nos valeurs les plus chères avant notre mort. Afin d’optimiser ces valeurs, dans un processus d’efficacitĂ© et de rentabilitĂ© propre Ă  notre civilisation, le temps perdu (c’est-Ă -dire le temps Ă©conomique gâchĂ©) est montrĂ© du doigt, banni, traquĂ©, pourchassĂ©, par nous-mĂŞmes, dans tous les domaines de notre vie. Par contre, gagner du temps (mĂŞme si c’est pour le perdre ensuite, ou pour le donner aux autres, ou ne pas savoir qu’en faire…) nous procure un sentiment fugace de bonheur, un court instant de rĂ©pit abstrait, avant que nous nous prĂ©cipitions de nouveau pour occuper ce temps-lĂ  de façon intelligente, c’est-Ă -dire, rentable, optimisĂ©e…

Ne faudrait-il pas nous arrêter simplement d’utiliser et de fractionner ce temps ? Ne pourrions nous pas lui laisser le temps en nous de se déposer pour qu’il puisse être plus nourrissant ? Sans doute faudrait-il savoir lâcher prise par rapport à des objectifs qui nous crispent, car ils sont avant tout les objectifs de la société économique, qui nous clame de nous battre pour vivre, plus encore de nous dépêcher en tout sinon quelqu’un prendra notre place, notre part de marché, notre influence, etc. Ce modèle basé sur la peur est devenu trop vite et trop facilement notre unique façon de vivre.

Cronos, le roi des Titans, n’a-t-il pas – nous raconte la mythologie – mangĂ© chacun de ses enfants au fur et Ă  mesure qu’ils naissaient ? Pourra-t-on arrĂŞter jamais les goinfreries de l’œsophage Ă©conomique mondial, qui ingurgite et absorbe toutes les volontĂ©s, y compris les meilleures, Ă  son profit, avale tout rond le travail produit par tous au nom de la survie ? Plus notre temps se fractionne en unitĂ©s de mesure exploitables en vue d’un rendement prĂ©cis, moins il nous semble avoir de temps. Cronos nous sollicite, nous fait courir ; et plus nous nous dĂ©battons, plus il nous attire, et nous dĂ©vore. 

• 4 – Le temps et le travail 
        La pointeuse et Big Brother

Dans le paradigme de l’économie néolibérale mondialisée, la solution brandie à la face de la plupart des problèmes économiques, est de tout centrer sur le travail. Encore faudrait-il que cette solution ne soit pas envisagée uniquement en terme de quantité : travailler plus, être toujours plus efficace, produire plus, vendre plus…

A court terme il est vrai se pose toujours la question de la survie de tous. Compte tenu de la courbe démographique en hausse des habitants de la planète terre, la plus grande quantité de débrouille, d’agitation, de remue-méninges, fournie par chacun est toujours la solution apparemment immédiate au problème de pénurie des ressources alimentaires et énergétiques posé, dans le cadre du système économique postindustriel dominant, qui récupère la force de ce travail. Quand passera-t-on, comme certains le souhaitent, de l’économie quantitative industrielle de l’après-guerre à une véritable économie qualitative de la connaissance ?

Le travail en effet n’est plus actuellement le moyen le plus efficace de produire de la richesse, l’argent rĂ©investit sur la richesse produite par le travail des autres en crĂ©e bien plus rapidement, et certainement plus amoralement. De fait, le travail ne serait plus que par dĂ©faut le pilier central de la construction de la sociĂ©tĂ©… Il en serait devenu sa valeur refuge, celle dans laquelle on plonge par habitude, par obligation, par nĂ©cessitĂ©.

D’ailleurs la réalité du chômage prouve bien, s’il en était besoin, que ce n’est pas la valeur de travail des individus qui est recherchée en priorité dans le fonctionnement de l’économie. Dans le monde très concurrentiel des entreprises, le travail a même perdu sa perspective morale de réalisation de soi, puisque toute création de croissance (par exemple à l’échelle locale quand il est encore tenu compte de celle-ci) peut contribuer à plus d’appauvrissement planétaire du fait des désastres connus de la mondialisation.

Le vieux modèle selon lequel la richesse de certains enrichit finalement toujours le plus grand nombre est à revoir de près. Comment se sauver soi-même, ne pas risquer de faire disparaître son gagne pain, subvenir licitement aux besoins de sa famille, si l’on doit rendre service à son pays aux dépens des autres pays, si on doit réfléchir à distraire en permanence les gens de l’essentiel, si l’on doit travailler tous les jours à fabriquer des armes au nom de la défense de la démocratie, si l’on doit «arranger» du matin au soir de la nourriture pour mieux la vendre à l’autre extrémité de la planète ?

Et comment se sauver soi-même si l’on doit par exemple, afin de «booster» son propre salaire, «finaliser» un plan de «conquête» de marchés «émergeants» afin de démultiplier les bénéfices d’actionnaires d’une entreprise qui délocalise, aux dépens des emplois ou des salaires des employés de cette même entreprise ? 

• 5 – Le temps et la vie professionnelle 
         L’horloge et l’agenda

Le temps au travail est un temps cadré et mesuré, entièrement tourné vers l’obsession de résultat, un temps du «faire» et de l’«avoir» par opposition à un temps supposé être de l’«être».

Fondamentalement liĂ© Ă  la contrainte, il est d’abord gĂ©nĂ©rateur de stress, conditionnĂ© au fait de devoir ĂŞtre Ă  l’heure chaque matin, puis Ă  chaque rendez-vous et pour chaque Ă©tape de la journĂ©e. Mais si le temps est traquĂ© pour ĂŞtre traduit en efficacitĂ© Ă©conomique, il est aussi très souhaitable d’en Ă©conomiser afin de quitter au plus vite un cadre professionnel souvent contraignant, quand c’est encore possible d’en choisir l’heure de sortie. Le but, en plus d’un salaire Ă  dĂ©crocher, est de pouvoir consacrer son temps Ă  soi et Ă  sa famille, Ă  ses amis, Ă  ses loisirs, Ă  son sommeil et Ă  sa santĂ©, tous domaines oĂą finalement notre propre dĂ©sir de rentabilitĂ© nous rattrape bien vite…

Sans parler prĂ©cisĂ©ment des transports, le temps au travail est aussi un temps de remplissage. La pratique du reporting est dĂ©sormais encouragĂ©e, afin de prouver notre capacitĂ© Ă  maĂ®triser le temps… Elle consiste Ă  prĂ©senter par Ă©crit, quasi en se justifiant heure par heure, minute par minute, le travail que l’on produit, en le mettant soigneusement en forme, afin d’informer des activitĂ©s que l’on rĂ©alise et des rĂ©sultats que l’on obtient. Quand on arrive Ă  ne plus faire que cela, c’est bon signe, l’on est prĂŞt pour monter en grade… On peut aussi gagner de l’argent en ne prenant pas ses vacances. C’est ce que propose l’épargne temps avec la capitalisation des heures et des jours en crĂ©dit temps pour plus tard, ou en gain financier quasi immĂ©diat.

Le temps au travail est encore un temps de conflits plus ou moins larvés, de relations plus ou moins obligées, très certainement un temps de planifications et de prévisions, quelquefois un temps de rires, trop rarement un temps d’épanouissement et de plaisir. Est-ce encore un temps d’ennui ? Qui a encore le loisir de regarder la pendule, aussi pénible soit son travail, dans ce monde néolibéral, si ce n’est pour essayer de la vendre et d’en trouver une mieux et moins chère ?

 

Plus encore, les secondes travaillées n’ont pas la même valeur pour tous, car le temps de travail diffère selon la catégorie sociale (La promotion sociale se mesure encore par le nombre d’années d’études réalisées, quoiqu’on puisse aussi «réussir» par d’autres moyens : téléréalité, star system, loterie, ou travail acharné…) Ce temps de travail est-il choisi ou contraint ? Est-il de 10 heures imposées, de 35 heures forcées, ou de 50 heures plaisir ? Est-il de jour ou de nuit, de matin ou de soir, de jour ouvrable ou de jour férié ? 

RĂ©sonance
Dominique Fénies 

Beaucoup d’autres interrogations peuvent se poser, particulièrement celles des rémunérations, et donc de la valeur monétaire de ce temps passé à «trimer », souvent coûteux en fatigue et en adrénaline. Permet-il de vivre ou seulement de survivre ? Sa pénibilité, ou son stress, sont-ils comparables selon que l’on s’agite en usine ou en bureau ?

 

• 6 – Le temps intĂ©rieur 
         Le rythme du cœur

Si la société et les systèmes économiques nous font courir, c’est que nous y trouvons aussi notre compte. Nous courons après une certaine idée de la réalisation de nos désirs, pour conforter nos croyances, expérimenter nos valeurs, et «réussir»…

En réalité, nous nous battons toujours contre nous-mêmes, et ce combat laisse des traces dans nos vies, sur notre visage et sur nos mains, plus encore que le temps lui-même. Le combat économique, la conquête de marchés, la survalorisation de l’efficacité, de la force, du pouvoir, du contrôle, semblent être le reflet d’une réalisation dévalorisante de nous-mêmes, une réalisation détournée au profit de notre seule personnalité. S’il n’y avait pas partout, de la place en crèche jusqu’au cimetière, un système qui valorise le modèle de la concurrence, serait-il nécessaire de courir perpétuellement après de nouvelles victoires tout en ayant la hantise des échecs ?.

 

Mais pourra-t-on jamais concilier temps économique et temps intérieur ? De même qu’en nous la respiration peut unifier la pensée et le corps, le modèle d’un fonctionnement équilibré semble exister dans la nature, en lien avec notre nature intérieure. Grâce aux alternances de lumière et de température, par les jeux du soleil, de la lune, de la pluie et du vent, une richesse graduée, abondante, de surcroît gratuite, devient accessible. Par l’intermédiaire de cycles, dont les saisons sont le reflet, un ballet interactif audacieux entre tous les règnes renouvelle les germinations, d’une façon organisée qui ne lasse pas l’observation ni l’admiration. Une hyper sensibilité à ces réalités, ou tout du moins une écoute et une intelligence active, permettent selon nos ruraux les plus alertes, de profiter avec sagesse des bienfaits de la nature, en évitant ses colères dévastatrices.

Jadis, dans la plupart des sociĂ©tĂ©s traditionnelles d’AmĂ©rique du Nord, en tout cas chez les indiens Cherokee, il Ă©tait utile que chaque individu donne Ă  sa communautĂ© deux heures seulement de travail par jour, c’est-Ă -dire le strict nĂ©cessaire Ă  une vie harmonieuse. PrĂ©server l’équilibre de la nature, s’y intĂ©grer avec douceur et respect, passait pour une Ă©vidence. Il existait une relation consciente de l’homme avec les Ă©lĂ©ments et les esprits, que ce soit pour les soins, la cueillette, la chasse, les dĂ©placements, les choix de territoires.

Par comparaison, en Occident, on peut mesurer combien dĂ©sastreux est pour la planète, mais aussi pour les gĂ©nĂ©rations Ă  suivre, et pour notre temps intĂ©rieur, notre train de vie « travail-consommation-loisir» duquel nous ne pouvons hĂ©las nous extraire sans nous mettre au ban de la sociĂ©tĂ©. De plus en plus de solutions, telle la dĂ©croissance en Ă©conomie, ou l’autosuffisance Ă©nergĂ©tique en Ă©cologie, sont nĂ©anmoins proposĂ©es Ă  notre entendement. Il s’agit Ă  la fois de prĂ©server les ressources de la planète et de rendre nos foyers d’habitation autonomes – panneaux solaires, architecture bioclimatique, jardins potagers, rĂ©cupĂ©rateurs d’eau de pluie, chaudières Ă  biomasse… –

Alors, quelle pourrait être la nature de notre temps intérieur ? En dehors de l’exploration de différents temps subjectifs (l’attente, l’impatience, le stress, les N.D.E., le rêve, l’expérience des drogues), il faut plonger dans les traditions pour découvrir un point sur lequel se rejoignent nombre de religieux ou de mystiques, depuis des millénaires et jusqu’à aujourd’hui : l’exploration de notre dimension verticale par l’expérience du silence, de la prière, de la méditation.

 Ce genre de quête propose un accès à un monde inédit et néanmoins réel, qui relativise le poids du passé, et le souci de l’avenir. N’existerait ainsi qu’un éternel présent. Récemment, les livres d’Eckhart Tolle approfondissent cette thèse : tout se ramène toujours à ce moment précis où l’on se retrouve dans le maintenant, et il n’existe qu’un seul grand moment éternel, le moment que nous vivons maintenant, et où je vis moi à l’instant : seule l’illusion du mental, nous ramène à la causalité apparente du monde. Le vécu absolu de l’instant présent par l’outil de la conscience nous permet de prendre les bonnes décisions, indépendamment des comportements passés qui nous conditionnent, et indépendamment de notre peur de l’avenir. Eckhart Tolle reprend là des thèmes déjà abordés par G. I. Gurdjieff au tout début du XXème siècle, avec la pratique du « rappel de soi », mais l’on retrouve sous différentes formes cette attention au vertige ontologique aussi bien chez les Pères du désert avec la pratique de l’hésychasme, que bien entendu dans le Bouddhisme et le Bouddhisme zen.

À un niveau plus quotidien, il est souvent fait l’expérience d’un temps différent, continu, s’inscrivant dans la durée, mais consistant à s’immerger totalement dans une activité, au risque de s’oublier, d’oublier son corps, son esprit ; cela peut arriver en faisant la cuisine, ou en dansant, mais cela à toujours quelque chose à voir avec l’innocence. Les souhaits d’étourdissement que l’on recherche dans les pratiques artistiques, sportives, ou même amoureuses, sont aussi des tentatives d’oubli de soi, au profit d’une altérité que l’on espère transformatrice.

Des moments de non-temps semblent aussi se manifester – ou bien nous en avons le sentiment après coup – dans des activitĂ©s que nous avons Ă  cĹ“ur de mener, fondamentalement vibrantes, des activitĂ©s qui peuvent ĂŞtre Ă  l’avantage des dĂ©favorisĂ©s, des plus faibles, des malades, des plus jeunes, des plus vieux, mais aussi des activitĂ©s rĂ©alisĂ©es pour soi, au profit de l’art pour une rĂ©alisation quelconque, lors d’un voyage Ă  l’étranger, ou pour un court moment de communion avec la nature. Ces gĂ©nĂ©rositĂ©s, au bĂ©nĂ©fice immĂ©diat des autres, ou pour le meilleur de soi-mĂŞme, traduisent le souhait de se dĂ©faire du temps objectif, de s’extraire des vicissitudes du monde ; elles sont le reflet d’une dĂ©sidentification salutaire, elles sont un contournement pour dĂ©samorcer le compte Ă  rebours mĂ©canisĂ© de notre vie, une sorte de soupape de sĂ©curitĂ© pour nos Ă©motions les plus prĂ©cieuses. Notre subjectivitĂ© est Ă©ternelle !

RĂ©sonance
Pèlerinages d’un moine bouddhiste au Tibet
Lama Anagarika Govinda
Ed. Albin Michel, coll. SpiritualitĂ©s vivantes, 1998 – p.95-96

Dans ces jeux où cœur, émotion, et esprit s’entremêlent, nulle opposition entre passivité culpabilisante et activité débordante, nulle notion de «travail» ou de «loisir», nul désir de gratification salariale, nulle obligation de rentabilité économique. Ces moments de temps intérieurs retrouvés sont le tissu indispensable de la reconstruction du monde